Nouvelles d'ArmÈnie
Ahmet Insel
«  on peut utiliser le terme génocide dans le sens où il a été défini par Lemkin »
« la glace s’est brisée pour laisser place au dialogue entre Arméniens et Turcs »

samedi19 septembre 2009, par Krikor Amirzayan/armenews


En décembre dernier la pétition de « demande de pardon aux Arméniens », lancée sur internet par quelques intellectuels Turcs recueillait plus de 30 000 signatures en quelques semaines. Ahmet Insel, professeur à l’Université Galatasaray d’Istanbul est l’un des quatre initiateurs de ce projet. Krikor Amirzayan l’a interviewé pour les « Nouvelles d’Arménie Magazine » lors de son passage à Marseille le 16 septembre.

« Nouvelles d’Arménie Magazine » : Le seuil des 30 000 signatures de la « demande de pardon aux Arméniens » était très vite franchi. Où en est-on aujourd’hui ?

Ahmet Insel : un peu plus de 30 000. mais le site présenta aujourd’hui moins d’intérêt. Pour preuve, après les attaques des hackers Turcs extrémistes, il est aujourd’hui tombé dans le domaine public, sans véritables attaques nouvelles, prouvant que l’intérêt des opposants à notre pétition s’est quelque peu calmé. Rappelons tout de même que plus d’une dizaine de sites du style « je ne demande pas pardon aux Arméniens » recueillant plusieurs dizaines de milliers de signatures avaient été mis en place par les extrémistes. Mais sur ces sites très peu contrôlés, la même signature pouvait venir plusieurs fois. Sur le nôtre, les signatures étaient uniques, triées pour écarter les fantaisistes. Il est à noter que pour la première fois en Turquie, des personnes et parfois des familles entières apposaient leurs noms sur un site. Ce qui les exposaient devant tous ceux qui s’opposaient à notre pensée.

« Nouvelles d’Arménie Magazine » : Quelles furent les conséquences de ces 30 000 signatures ?

Ahmet Insel : immense ! C’était la première fois que publiquement un nombre important de personnes en Turquie s’exprimaient ainsi au sujet du sort des Arméniens. Les médias ont joué le jeu. Certains journaux nous traitaient de « traîtres » et d’« ennemis de la nation ». Nous avons eu nombre de lettres d’insultes. Mais, surprise intéressante : les médias nous ont suivi. Nous avons eu des dizaines d’interviews dans la presse, à la radio et à la télévision. Ils ne nous étaient pas tous favorables en bloc. Mais il y eut des débats contradictoires. Mais l’impact de cet acte fut très important auprès de l’opinion publique turque.

« Nouvelles d’Arménie Magazine » : Vous avez néanmoins eu affaire avec la Justice turque dans cette affaire ?

Ahmet Insel : le dossier a en effet été saisi par la Justice turque. L’article 301 portant sur l’insulte à l’identité turque était évoqué. Mais surprise en février 2009 : le procureur du Tribunal d’Istanbul où devait se dérouler notre procès a préféré abandonner ces poursuite à notre encontre. Nous avons ainsi eu le signal fort que quelque chose avait changé en Turquie et qu’on nous laisserait tranquille...

« Nouvelles d’Arménie Magazine » : pourquoi avoir utilisé le terme « Grande Catastrophe » traduction de l’arménien « Medz Yeghern » plutôt que « génocide » ?

Ahmet Insel : A cause de l’unicité du génocide des Arméniens. Ce qui est arrivé aux Arméniens est unique. Tout comme la Shoah pour les Juifs. Il est vrai aussi qu’employer le mot « génocide » pour une pétition dirigée vers la société civile turque nous aurait dès le début fermé les portes. Car la très grande majorité des citoyens Turcs sont réticents à ce terme. Et notre première cible était justement la société civile turque.

« Nouvelles d’Arménie Magazine » : votre opinion est que ce qui est arrivé aux Arméniens est un génocide ?

Ahmet Insel : dans le sens où il a été défini par Lemkin, on peut emplouer ce terme de génocide. Mais le concept de génocide bloque le débat et l’épuration ethnique et crime contre l’humanité sont des termes qui me semblent décrire fidèlement les faits et permettent de faire réflechir la société turque. Mais notre désir est d’ouvrir le dialogue et le débat. Nous allions pas fermer dès le début ce débat, alors nous avons préféré utiliser le terme « Grande Catastrophe » employés par les Arméniens eux-mêmes pour ce qui est arrivé en 1915.

« Nouvelles d’Arménie Magazine » : et l’avenir de ces initiatives ?

Ahmet Insel : La glace s’est brisée entre Arméniens et Turcs pour laisser place au dialogue. Maintenant ce type d’initiative s’est banalisé. Le 24 avril dernier nous avons organisé à Istanbul un colloque avec l’association des Droits de l’Homme. Tout s’est bien déroulé. Nous sentons une réelle évolution des mentalités. Mais je dois dire que la démocratisation en Turquie passe par la résolution du problème Kurde avant même celui des Arméniens. Elle sera la véritable épreuve de la démocratie.

« Nouvelles d’Arménie Magazine » : pourquoi le problème Kurde avant celui des Arméniens ?

Ahmet Insel : les millions de Kurdes qui vivent aujourd’hui en Turquie font partie de la société civile turque et réactivent le débat. C’est une véritable question que la société turque doit régler au plus tôt. Malheureusement pour ce qui des Arméniens, leur faible nombre, évalué à quelque 60 000 à Istanbul ne contribue pas à les placer aux avant-postes du débat au regard de leur importance numérique. Cela ne veut pas dire en revanche qu’il faut se désintéresser des Arméniens. Nous pensons seulement que le problème Kurde est le véritable test de la démocratie en Turquie. Et de la manière qu’il sera réglé aura une conséquence directe sur les relations entre Turcs et Arméniens.

« Nouvelles d’Arménie Magazine » : le dialogue arméno-turc avance ?

Ahmet Insel : bien évidemment. Pour ce dialogue, il n’y a pas de feuille de route unique. Et il a commencé bien avant les politiques. Des initiatives individuelles doivent être prises pour que les Arméniens de la diaspora, ceux d’Arménie et les citoyens de Turquie se rencontres et s’écoutent. Il est important que les Arméniens et les Turcs se parlent. Il est aussi important que les Turcs les écoutent. Nous avons un devoir d’écoute pour les comprendre et partager leur douleur. Sans nier l’utilité des démarches diplomatiques, nous devons avancer en tant que citoyens. Ce dialogue n’est pas facile tant du côté arménien que turc. Mais je reste optimiste. Car les choses avancent à grands pas.

Interview réalisée par Krikor Amirzayan à Marseille 16 septembre 2009



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