Nouvelles d'ArmÈnie
PRESSE TURQUE
Quotidien Zaman « La Turquie, l’Arménie ne devraient plus être otages de l’histoire »

mercredi24 juin 2009, par Stéphane/armenews


Cet article paru dans la version en ligne de Zaman fait écho à un rapport de l’European Stability Initiative, une organisation privée ayant des bureaux à Berlin, Istanbul et Pristina au Kosovo.

Vous pourrez apercevoir dans cet article, le mot génocide écrit librement, sans guillemets mais aussi l’affirmation que la reconnaissance du Génocide Arménien ne remet nullement en cause la frontière actuelle entre l’Arménie et la Turquie.

Dans l’interview, l’experte, journaliste turque, se dit surprise de devoir constater que beaucoup d’Arméniens d’Arménie actuelle ont des racines en ‘Turquie de l’est’, ce que les négationnistes ne manqueront pas d’utiliser comme une preuve que les Arméniens ont simplement été déplacés à partir de 1915.

Pour sa part, l’expert ‘neutre’, Gerald Knauss, ne doute de rien : il appelle de ses vœux la collaboration de la diaspora de France pour aider la Turquie dans son projet d’adhésion. Pourquoi le ferait-elle ? Pour installer la démocratie en République d’Arménie, (où, que l’on sache, elle se trouve déjà).

Il met dans la même balance, le sort des Arméniens, assassinés pour les uns, chassées de chez eux dans des conditions atroces pour les autres, et le sort des Turcs chassés des Balkans au tournant du 19è siècle. Il noie littéralement le Génocide Arménien dans ‘un nombre énorme de génocides’ qui se sont produits au vingtième siècle (Celui commis par les Turcs n’est même pas le premier).

Il continue en rassurant les Turcs : la Convention des Nations Unies sur la prévention et la punition du crime de génocide ne s ‘applique pas au Génocide Arménien. Elle date de 1948 et elle n’est pas rétroactive.

Pas plus d’ailleurs qu’elle ne s’appliquait à la Shoah. Ce qui n’a pas empêché l’Allemagne et Israël de convenir de réparations...

Gilbert Béguian

"LA TURQUIE, L’ARMÉNIE NE DEVRAIENT PLUS ÊTRE OTAGES DE L’HISTOIRE"

Diba Nigar Goksel et Gerald Knaus de l’Initiative de Stabilité Européenne (ESI) un institut non lucratif de recherche et de politique, ont conclu ensemble que la Turquie et l’Arménie ont une chance de marginaliser les voix extrémistes et de permettre un débat plus raisonnable pour avancer, la frontière entre les deux pays restant fermée alors que des signes de rapprochement sont apparus.

Dans leur récent rapport "La colombe de Noé revient : l’Arménie, la Turquie et le débat sur le Génocide" ils analysent la question du ‘génocide’ qui, disent-ils, est le seul sujet qui empoisonne les relations entre Turcs et Arméniens. ‘Il n’y a presque pas de spécialistes du domaine des études sur le génocide qui doute que ce qui est arrivé aux Arméniens en 1915 constitue un génocide.

Il est tout aussi clair, cependant, que la Turquie actuelle n’est pas légalement responsable des actes de génocide commis il y a presque un siècle, et que reconnaître le génocide ne remettrait pas en question la frontière établie entre la Turquie et l’Arménie’, affirmait le rapport.

Le rapport continuait : ‘Les Arméniens d’aujourd’hui sont en face d’un choix : soit traiter la Turquie comme un ennemi éternel soit aborder son voisin de l’ouest avec l’espoir de partager une frontière avec l’Union Européenne. Pour leur part, les Arméniens doivent accepter que la reconnaissance du génocide ne les conduira jamais à contester un accord sur les frontières qui a duré presque un siècle.’

Pour Zaman Dimanche, Goksel et Knaus ont donné d’autres détails sur la question et les perspectives des relations turco-arméniennes.

Vous vous êtes rendue plusieurs fois en Arménie, y avez vécu et parlé avec des Arméniens de toutes les couches de la société pour les besoins du rapport. Qu’est-ce qui vous a le plus frappée ?

Goksel : avant de me rendre en Arménie, j’avais supposé que les descendants de tous les Arméniens ottomans étaient dans la diaspora et que les Arméniens en Arménie avaient toujours été là. Comme Turque, ce qui m’a le plus surprise, c’est la proportion importante d’Arméniens venus de diverses régions de Turquie. Probablement 80% des personnes des personnes que j’ai rencontrés dans les villages arméniens au milieu de nulle part seraient originaires des provinces de Mouch, Diyarbékir, etc. qui m’ont donné une idée de l’étendue du problème.

Vous avez également parlé avec des personnes ayant des vues extrêmes - ceux qui défendent des idées comme définissant la frontière entre Turquie et Arménie comme illégale. Pensez-vous qu’une telle idée ait des chances de survivre en Arménie ?

Les personnes qui exprimaient en Arménie de telles positions radicales étaient tout à fait polis envers moi. C’étaient les mêmes personnes qui faisaient en ville des réunions en Arménie sur les revendications de terres en Anatolie. Mais en Arménie, pour la plupart des personnes ordinaires, telle n’est pas la chose la plus importante.

Quelle est la chose la plus importante pour eux ?

Goksel : Pour la plupart d’entre eux, rencontrer une Turque pour la première fois et pouvoir lui parler librement est plus important. Dix minutes de conversation suffisent à changer l’atmosphère, et nous voyons que plus de dialogue est vraiment la seule façon de faire fondre la glace - excepté pour les personnes qui viennent avec des théories sur les revendications territoriales et les réparations. Les gens ordinaires ne sortiraient pas de chez eux pour aller manifester pour des terres.

Mais pensez-vous que ceux qui mènent l’opinion pourraient influencer le public pour que cela puisse arriver ?

Goksel ; s’agissant de revendications de terres, non. S’agissant de 1915, les Arméniens croient que c’était un génocide et qu’ils devraient pouvoir le dire au monde. C’est un sentiment fort. Espérer que les Arméniens abandonnent leur croyance ou leurs projets sur ce point n’est pas réaliste.

Ils soutiennent donc l’ouverture de la frontière essentiellement pour des soucis économiques ?

Goksel : nous avons rencontré en Arménie beaucoup de peur de la Turquie ; de la suspicion sur les intentions de la Turquie. C’est une des conséquences d’avoir été isolés l’un de l’autre pendant aussi longtemps. On y trouve également une extrême curiosité de ce qui se passe en Turquie.

Se demandent-ils pour quelles raisons la Turquie veut ouvrir sa frontière ?

Goksel : ils se posent des questions sur tout, depuis les raisons d’avoir restauré l’église de la Sainte-Croix, l’église d’Aghtamar, sur l’île d’Aghtamar [dans la province turque de Van] jusqu ‘aux intentions réelles des intellectuels turcs qui ont lancé la ‘campagne de demande de pardon.’ Il règne un scepticisme général sur les efforts de la Turquie tendant la main vers l’Arménie - les Arméniens se demandent si c’est un acte de relations publiques, une façon d’éviter que le parlement de pays tiers votent des résolutions sur le génocide. Un grand changement s’est également produit au cours des années 2000, qui a résulté essentiellement de contacts plus nombreux. Plus de Turcs vont en Arménie, et il y a plus de contacts dans la société civile. Ainsi la vision arménienne d’une Turquie monolithique prête à détruire l’Arménie est définitivement mise en doute.

L’économie fait-elle partie du débat ?

Goksel : Une partie de la société arménienne semble penser qu’ouvrir la frontière avec la Turquie résoudra les problèmes économiques de l’Arménie. D’autres éléments de la société ont commencé à voir que la fermeture de la frontière n’est pas le seul problème et que l’économie comporte quelques problèmes de structure. Il y a aussi une autre dimension, telle qu’avoir la possibilité d’aller visiter les terres de leurs grands- mères, pour voir les lieux dont leurs grands-mères leur ont parlé. C’est un point placé haut dans leur liste. J’ai dit une fois à un serveur ‘vous n’avez cas prendre un vol pour Istanbul et le faire,’ et il répondit ‘écoutez, j’ai une famille à nourrir, et je ne peux me permettre un billet d’avion puis ensuite aller en auto ou voyager dans l’est de la Turquie.’

‘TOUT POLITICIEN ARMÉNIEN AIMERAIT PRÉSIDER A L’OUVERTURE DE LA FRONTIÈRE’

L’ouverture de la frontière serait-elle une victoire pour les politiciens arméniens ?

Goksel : elle a une signification économique et symbolique, en même temps qu’un signification psychologique et politique. Ce serait une victoire for tout politicien arménien de présider à l’ouverture de la frontière.

Le gouvernement actuel d’Arménie pourrait-il être renversé en fonction des résultats des élections municipales d’Erevan ?

Goksel : l’ancien président Levon Ter Pétrossian sera le candidat à la mairie du Congrès National Arménien. Ce sera en grande partie un acte symbolique pour manifester ou pour contester l’élection. Cela pourrait accroître les tensions mais pas au point de renverser le gouvernement.

Le parti Dachnag a récemment décidé de quitter le gouvernement. Attachez-vous une signification particulière à cela ?

Goksel : il est l’une des quatre composantes de la coalition au pouvoir. Le gouvernement peut continuer à fonctionner ; numériquement, rien ne l’interdit. C’est quand même un coup pour sa légitimité. Il est d’autant plus important que les discussions avec la Turquie apporte des résultats sans trop de retard. Il est trop tôt pour dire si la stabilité du gouvernement a été menacée, mais c’est un signal d’avertissement qui montre le limite vis à vis du génocide. Cette démission crée une situation fragile en Arménie.

Knaus : Une bonne chose est que vous avez le gouvernement et l’opposition réunies sur la question de la Turquie pour la première fois. Les Dachnags ont eu moins de 14% des voix lors de la dernière élection, ce qui était leur meilleur résultat qu’ils n’avaient jamais eu. Il est important de réaliser que les deux grands blocs, Sarkissian et Trer Petrossian, v eulent améliorer leurs relations avec la Turquie.

Pensez-vous que les partisans de Robert Kotcharian [le précédent chef de la République sécessionniste du Nagorno-Karabagh et précédent président de la République d’Arménie] sont une plus grande menace pour la stabilité du gouvernement ?

Knaus : si ce dialogue [le rapprochement Turquie-Arménie] aboutit à un résultat, [le président arménien Serge] Sarkissain et Ter Petrossian seront approuvés. Même si la tension politique en Arménie a été élevée ces dernières années, ils ont été constructifs tous les deux à la fois. Si cela rend quelque chose dans les prochains mois, cela isolera vraiment les tenants d’une ligne dure. Cela isolera ceux qui, comme Kotcharian, ne pensaient pas que quelque chose de positif pourrait résulter de l’invitation de Gul l’année passée.

En conséquence, pensez-vous que quelque chose devrait se passer dans un futur proche concernant ce processus de rapprochement ?

Knaus : le pire qui pourrait se passer dans ce processus serait que Sarkissian ou d’autres en viennent à dire qu’ils étaient naïfs , que les Turcs donnaient le change à cause de Washington et que s’agissant des Turcs , leurs dires ne sont jamais garantis. Si ce processus échoue, le gouvernement se trouvera en position vulnérable aux attaques. Cela fera du tort à ceux qui en Arménie, sont en faveur de l’ouverture de la frontière. Au contraire, si la frontière est ouverte progressivement, si quelque chose de concret est réalisé, cela isolera vraiment les partisans de la ligne dure. Ter Pétrossian était favorable au rapprochement dès les années 90, mais rien ne s’est produit. Cela avait permis à Kotcharian de dire : ‘voyez ce qu’il a fait, et il n’a rien obtenu en retour.’

Il existe une vision, et il est intéressant de noter qu’elle a été le mieux décrite par Ter Pétrossian dans un discours il y a deux ans, selon laquelle l’Arménie en tant que société, a tout intérêt à ce que la Turquie progresse sur la voie de l’adhésion à l’EU, parce qu’elle sera plus prospère et plus démocratique. Cela permettrait à l’Arménie de se rapprocher de l’Ouest. Ce serait bien si la diaspora en France voit qu’aider la Turquie à adhérer l’UE serait la meilleure façon d’aider l’Arménie à devenir une démocratie occidentale. C’est ce genre d’arguments qui avantagerait les deux parties à la fois. Et dans la mesure où l’histoire est concernée, plus les gens parlent de ce qui est arrivé aux Arméniens, plus d’attention est portée à ce qui est arrivé aux Turcs à la fin du 19éme siècle et début du 20 ème . Alors l’argument des massacres de Turcs et leur expulsion des Balkans et du Caucase sera également discuté de façon plus ouverte. Et plus personne ne sera l’otage de l’histoire.

‘LA SURPRENANTE EXTRÊME SENSIBILITÉ DES TURCS VIS A VIS DU GÉNOCIDE’

Dans le rapport, il semble que vous essayez de faire un cas de la question du génocide en regard de sa perception en Turquie, est-ce exact ?

Knaus : Nous avons été surpris par l’extrême sensibilité et nervosité autour de cette question. Chaque année le 23 ou 24 avril, toute la Turquie retient son souffle et observe ce qui va se passer à Washington. Il en résulte le sentiment qu’en fonction des mots qui vont être employés à Washington, il y aura soit une énorme crise avec un allié soit tout deviendra normal - jusqu’à ce que la situation se reproduise l’année suivante.

Pourquoi pensez-vous que tel est le cas ?

Knaus : Nous avons posé la question et trouvé trois réponses. L’une est que ceux qui font la politique en Turquie pensent qu’il n’y a pas eu de génocide. Ils disent aussi que la reconnaissance du génocide est une insulte à l’honneur turc et que c’est anti-turc. Mais le paradoxe est que les pays qui ont voté des résolutions dans les quelques années passées sont en réalité les meilleurs alliés de la Turquie. Le parlement allemand qui a voté une résolution en 2005 était le parlement le plus pro-turc de l’histoire du parlement allemand. C’était du temps de Fischer et Schroeder, qui soutenaient fortement l’adhésion à l’EU. Ou prenez le cas du président Obama qui est très en faveur de la Turquie, mais reste sur ses idées.

Vous pensez donc qu’il y a erreur de conception du côté du gouvernement turc à ce sujet ?

Knaus : Les Turcs voient les forces radicales arméniennes et la diaspora arménienne derrière tout cela. Ils craignent en même temps que cela les singularise. Voilà un argument que nous entendons beaucoup en Turquie- appeler 1915 ‘génocide’ verra le monde mettre les Turcs avec l’Allemagne Nazie. Cela n’est pas vrai. [le Tribunal Pénal International pour l’ex Yougoslavie] a qualifié ce qui s’est passé à Srebrenica de génocide, et c’est à travers ce prisme que le monde conçoit les génocides aujourd’hui. ‘Génocide’ ne se traduit pas par ‘Holocauste.’ Si vous regardez l’histoire et le débat actuel sur le génocide, vous verrez qu’un nombre énorme d’événements ne serait-ce qu’au vingtième siècle sont maintenant considérés comme génocides. Ce que les colonialistes allemands firent en Afrique en 1904, par exemple - dans la Namibie actuelle- est à présent appelé le premier génocide. Mais l’Allemangne aujourd’hui, dans toutes les études, est l’un des pays les plus respectés du monde. Reconnaissant une chose qui est arrivée il y a un siècle n’est ni une cause de rejet et d’isolement de la Turquie ni une atteinte à son honneur.

Quel est le troisième argument ?

Knaus : C’est la crainte de répercussions matérielles. Nous comprenons pourquoi le gouvernement turc pense à cette éventualité. Quelques unes des organisations arméniennes poussant à la reconnaissance agissent ainsi dans un but pratique. Mais personne- ni le parlement allemand, ni le parlement français, ni le parlement européen, ni les USA - pense en réalité que la reconnaissance du Génocide Arménien conduira à la restitution, la compensation, ou la revendication de territoires. Il n’y a aucune base légale pour supposer ces conséquences. En 2001, le Parlement français décidait d’appeler 1915 « ’génocide’. C’est une loi. Mais où sont les poursuites en France ? Si la reconnaissance impliquait des conséquences pratiques, pourquoi n’y en a-t-il eu aucune ? Quelques organisations arméniennes de la diaspora en sont déçues.

Il y a une Convention des Nations Unies sur la Prévention et la Punition du Crime de Génocide. Cette convention a-t-elle des implications en Turquie ?

Knaus : Non. Il y a une chose que le public turc n’a pas assez entendue sur ce point, et il s’agit de l’avis du Centre International de Justice Transitionnelle mandatée par la Commission de Réconciliation Turquie-Arménie de 2003. Celle-ci dirigeait des experts parmi les organisations non-gouvernementales à New-York. Ils ont dit clairement que la convention ne peut pas s’appliquer rétroactivement, qu’aucune revendication quelle qu’elle soit ne peut découler de la reconnaissance du Génocide Arménien. Il ne s’agit donc pas d’un problème juridique. La convention ne s’applique pas à des évènements qui se sont produits avant 1948 ; elle n’est pas rétroactive.

10 mai 2009



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