Obama : partie remise
Comment Barack Obama, après ses promesses plusieurs fois réitérées d’être le « président américain qui reconnaîtra le génocide des Arméniens », allait-il gérer le message traditionnel de la Maison Blanche publié chaque 24 avril ? Allait-il donner libre cours à la dimension éthique de son personnage en tenant parole ? Allait-il temporiser, composer avec la Turquie tout en se reniant le moins possible ? C’est finalement l’option diplomatique qui l’aura emporté. Procédant à un bel exercice d’équilibriste, Barack Obama, comme il l’avait fait en Turquie, a dit qu’il gardait ses convictions ( sous-entendu sur le génocide), il a rendu hommage aux 1,5 millions de victimes, a qualifié l’événement « d’une des plus grandes atrocités du XXeme siècle » et a enfin employé l’expression arménienne de MedzYeghen, qui bénéficie ces derniers temps d’une seconde jeunesse. Même si sa signification réelle de « grand crime » est devenue, par la magie d’une mauvaise traduction systématiquement répétée, une « grande catastrophe » ; ce qui n’est pas équivalent.
Que penser de cette attitude ? Il est clair qu’elle correspond à une volonté de ménager la Turquie. Les Etats-Unis ont récemment réévalué à la hausse leur alliance avec ce pays musulman traditionnellement intégré à leur système de sécurité et auquel ils entendent attribuer un rôle croissant dans le dialogue des civilisations. Et la forte offensive de la diplomatie turque, qui comme à l’accoutumée a magistralement su manier la carotte et le bâton, l’a considérablement incité à suivre une ligne médiane. D’une part, c’est un fait qu’Ankara a de nouveau remarquablement survendu ses atouts stratégiques à la Maison Blanche, en faisant oublier l’épisode fâcheux de la guerre en Irak, où la Turquie de M. Erdogan (déjà) avait fait désertion au moment précis où l’Amérique comptait effectivement sur elle. Mais plus fort encore, elle a réussi à donner à Barack Obama les arguments politiques pour repousser l’échéance de la reconnaissance promise du génocide, au nom de la possibilité d’une reconnaissance à venir par la Turquie elle-même. Etant suggéré que cette éventualité pourrait se produire à la faveur du processus de discussion en cours avec l’Arménie. D’où l’utilité de rendre publique cette fameuse « feuille de route », dont l’existence a été révélée par le ministère turc des Affaires étrangères à la veille du 24 avril. Très opportunément. Un document dont le contenu n’a pas été divulgué, mais qui poursuit un double but : effacer les sorties désastreuses de Gül et d’Erdogan sur les conditions préalables au dialogue - accompagnées de la rhétorique négationniste habituelle - et laisser croire au contraire que le dialogue entamé il y a presque un an venait de franchir un palier supplémentaire. Et donc que cette problématique de reconnaissance pourrait se voir prise en compte, quelque part, en cours de chemin. Ainsi Barack Obama aura-t-il obtenu les moyens politiques de concilier les contraires sans pour autant perdre la face. Ce beau numéro de passe passe serait cependant resté inachevé si le chef de la superpuissance n’avait pas fait miroiter une radicalisation possible de sa position en soulignant qu’il demeurait attaché à « l’accomplissement d’une reconnaissance pleine, franche et juste des faits » ; et si le fils du peuple noir réduit à l’esclavage n’avait pas rappelé en toute connaissance de cause que « l’histoire non résolue reste un poids difficile à porter ». Ce qui fut dit.
On peut déduire de tout cela que si les USA n’ont pas voulu prendre le risque de débloquer la situation, peut être parce que le prix à payer semblait à ce jour trop incertain, ils continueront à maintenir la pression pour l’avènement tant attendu de la justice dans ce dossier. Ce qui est un progrès par rapport à l’administration Bush.
Dans cette perspective, la diplomatie arménienne devra se montrer plus vigilante que jamais à ne pas fournir des gages à la Turquie, dont la stratégie consiste à gagner toujours plus de temps. En effet, pour cette dernière le dialogue ne vise pas tant à déboucher sur un accord, qu’à servir de frein à l’internationalisation de la question arménienne et à de nouvelles reconnaissances du génocide. Et ce au nom du principe de non ingérence. Erevan devra veiller à ne pas prêter le flanc à ces manoeuvres qui ambitionnent en outre de semer la zizanie entre une diaspora réputée radicale et une Arménie supposée conciliante.
Quant à la diaspora, et en particulier la communauté arménienne de France qui par sa position joue un rôle de plus en plus central dans ce dossier, il lui reviendra de rester plus mobilisée et active que jamais pour faire contrepoids à la broyeuse politico-économique turque. Et rappeler au monde, y compris amicalement au gouvernement arménien, que les descendants du génocide, les légataires directes des victimes aujourd’hui dispersés aux quatre coins du monde ne sauraient être liés par toute décision qui serait prise à leur insu sur cette question.
Ara Toranian
samedi 25 avril 2009,
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