Nouvelles d'Armenie    
Jacques Perigaud
Carte postale.


Avez-vous ressenti ce sentiment singulier de vivre parfois un fait quotidien des plus anodins subitement chargé d’une signification peu ordinaire ? Par exemple, une porte d’avion qui s’ouvre, puis celle d’une voiture, celle d’un appartement enfin. C’est toujours avec la même émotion que je retrouve à mon arrivée à Yérévan. En chemin, je mesure déjà à un néon près les changements survenus depuis mon dernier voyage. Je sais déjà que demain j’irai à la rencontre de tous ces petits signes du quotidien, tous ces gestes habituels, tous ces visages qui m’en disent long sur comment va la vie ici. C’est à l’ensemble de ces indices, toujours oubliés des enquêtes, que j’évalue l’état du social.

À peine couché, déjà levé, réveillé par l’accablante chaleur du mois d’aout, le décalage horaire, l’altitude, et puis et puis ces bruits si différents et toutes les odeurs qui ont changé en quelques heures, toutes ces sensations que l’on croyait perdues et que l’on retrouve avec bonheur, tout étonné d’être là une fois encore.

Maintenant, il me faut ravitailler mon petit monde, passer chez le plombier pour quelque réparation due au gel, profiter de la matinée pour éviter un accablement caniculaire toujours inévitable. Bientôt, le téléphone sonnera sans fin. Retrouvailles, retrouvailles !

Arrivent les cousins, cousines, oncles, tantes, nièces neveux, un défilé sans fin qu’il faudra policer avec douceur afin de ne pas être perpétuellement dérangé, même tard dans la nuit. Ils ont grandi tous ces petits, ça sent le mariage ici ou là.

Le matin, je coupe toujours par les petites rues, évitant ainsi une circulation à mon goût trop bruyante, trop polluante. Je traverse une zone pavillonnaire avec ses petites maisons flanquées d’un murier abandonnant aux enfants les derniers fruits de la saison et d’une vigne en tonnelle aux grappes déjà prometteuses.

Je passe devant la guérite d’une ambassade sachant que dans quelques heures les plantons l’auront désertée pour se réfugier à l’ombre d’un murier voisin, tuant le temps en jouant au jacquet ou regardant un DVD dans une voiture de service, et ce, devant la porte ouverte de la maison voisine, la mieux gardée du quartier.

Je retrouve finalement le marché, après un passage obligé au change, change qui bien que favorable fin juillet baissera inéluctablement au cours du mois. Mystère de la monnaie qui, durant la saison touristique, bascule laissant la place à un euro faiblissant chaque jour face à un dram de plus en plus cher.

Ma marchande de fruits et légumes habituelle prend soin de ma commande sachant que pendant quelques semaines elle va pouvoir me vendre sa marchandise un peu plus cher qu’aux autres chalands. Comme d’habitude, je feints de ne rien voir, du moins pour cette fois.

Je redescends et, bien que trop chargé, je m’arrête à l’épicerie du grand-père. Quelques mots échangés sur la famille et me voilà enfin sur le retour lourdement chargé, les mains coupées par des sacs en plastique dont la solidité m’étonnera toujours.

Les trois premiers jours, je ne force en rien dans ma nature contemplative. Je laisse aller, le temps d’une adaptation rapide. J’en fais le moins possible. D’ailleurs, les réparations de la maison m’accaparent des heures entières à résoudre trois fois rien avec rien.

Et puis un matin, on sort les cartes, on dresse des plans, on commence à mettre en place une logistique pour projeter une excursion en Géorgie, embrasser la famille, passer à Tbilissi pour y voir quelques amis, et terminer au bord de la mer Noire afin de vérifier si son eau est d’une tout autre couleur.

Cette année, c’est râpé ! Ou plutôt ç’a dérapé en Géorgie. La télévision russe nous inonde d’images, CNN tente d’en faire autant, mais n’a rien ou presque à proposer. « Pas moyen de passer encore quatre semaines sans voir Sarkozy et Kouchner. Tiens, les revoilà ici ! Impossible de les oublier ces deux-là. Bonne chance à eux tout de même puisque le Caucase c’est du complexe en perpétuel mouvement ».

Cette année nous n’irons pas en Géorgie, mais plutôt vers l’Iran, sans doute vers le sud, à la découverte de paysages nouveaux, désertiques peut-être ou au contraire perdus dans de vastes massifs forestiers.

Sortir de Yérévan est indispensable à l’esprit. Traverser les campagnes, lire les paysages, partager quelques instants avec des gens rencontrés au hasard, quoi de plus stimulant pour se façonner une représentation plus juste du monde ?

J’aime bien Dilidjan, son climat, sa forêt dont les arbres présentent un port botanique ne ressemblant en rien à ceux de nos forêts, bien qu’étant de mêmes essences et rapportés jusque-là, il y a 15.000 ans, lors de la dernière glaciation. J’y herboriserais des jours entiers s’il n’y avait famille à s’occuper.

Au détour d’un chemin escarpé surgit un ensemble monastique planté là en plein vallon, le site est tout empêtré de voitures, de visiteurs venus nombreux pour y prier le temps de bruler une bougie, ou tout simplement pour bénéficier de la beauté des lieux. Un moment de recueillement en songeant aux hommes qui ont dressé ce monument, en mesurer l’immensité du labeur, l’ingéniosité des volumes, l’équilibre d’ensemble, l’harmonie avec le monde. Puis, je jette un regard aux alentours. Là, on prie ; ici, on restaure la pierre. Partout échafaudages, pierres de taille, chantiers ouverts, engins lourds défigurant au passage la végétation située au plus près. Rien ne semble pouvoir arrêter cet élan en cet après-midi, pas même un ciel plombé et quelques brumes maintenant arrivées du Sévan.

Sur la route du retour, la pluie s’est mise à tomber doucement. On évitera les brumes du Sévan en passant par Vanadzor. On sort de la forêt sous une pluie bien drue. Un peu partout, les flancs de montagne présentent les blessures d’une érosion toujours ignorée par les paysans et les responsables de l’environnement. De grandes plaques de sol fertile se découpent sur plusieurs hectares avant d’être avalées par les ravinements formant en final des rus assassins. Le sol est emporté sans que personne ne réagisse. Quelle tristesse de constater cette hémorragie silencieuse, l’amenuisement perpétuel des pâturages, des sols cultivés, la disparition de la mère nourricière qui n’aura bientôt plus rien à offrir que l’exil à ses enfants.

Tous ces paysages mériteraient qu’on les chérisse mieux, d’autant plus que tant et tant ont donné leur vie pour les transmettent en héritage. Attitude pour le moins regrettable, alors qu’on ose parler de tourisme avec l’idée d’engranger grands profits et plus encore. Ce lamentable constat est aussitôt contrebalancé par la satisfaction de voir enfin une campagne encore verdoyante en cette saison. Partout, champs, vergers, troupeaux, tout affiche une santé retrouvée. Souvenez-vous de ce que fut cette même campagne au temps soviétique. Elle n’était que désolation d’espaces abandonnés au soleil et à la ferraille, à la rouille, à l’entropie du temps. Quel chemin parcouru.

Ceci m’amène à l’homme, et à constater qu’il en existe un homme des champs et un homme des villes. Un champêtre et un urbain, bien que ce dernier ne le soit guère au volant d’une voiture en ville. L’homme champêtre est plutôt svelte, travaillant dur et payant de sa sueur l’exécution des labeurs rustiques. Tout le contraire de l’homme de villes, plutôt ventru, bedonnant, affichant un manque d’exercice certain, surtout depuis qu’on le change en cybernanthrope. Il y a là matière à réflexion pour les responsables de la santé publique. Qu’en pensent nos médecins diasporiques ?

Cette année, l’interrogation générale en ville porte sur la modernisation de la circulation routière. Ponts, passages souterrains, tout est sujet à questions. Comme le disait un chauffeur de taxi : « je vous invite en janvier, lorsque le gel sera bien installé, nous irons ensemble avec la voiture visiter l’appartement d’en face au troisième étage » ! ou encore : « Le passage souterrain a été réalisé sans tenir compte du métro qui passe en dessous, si bien qu’aujourd’hui la station est inondée toutes les fois que orage éclate ». Sans nul doute, les travaux ont été conçus sans vision intégrée, sans synthèse pluridisciplinaire, et encore cela n’est pas certain. Mais depuis le temps que Yérévan n’avait pas connu de telles transformations, on comprend la difficulté de tout imaginer en un système cohérent. Par contre, le devenir du piéton reste toujours aussi problématique. Un cours général de politesse au volant ne serait pas superflu ! Cette manie au feu rouge de foncer sur le piéton égaré au milieu de la chaussée à quelque chose de criminel, d’inconscient en tout cas. Les accidents ne sont pas si rares. Mais que fait la police ? Sans doute la manche au coin de la rue.

Une autre question taraude mon esprit horticole : « où est donc passée l’esthétique paysagère qui commençait à poindre il y a quelque temps déjà » ? Elle est en net recul un peu partout tout en se maintenant sous des formes assez simples. Les fleurs coutent cher et l’eau n’est plus gratuite. C’est pourquoi Bangladesh, entre autres, a perdu ses petits jardins frondeurs qui éclosaient par centaine au lendemain de l’indépendance. Il en reste quelques-uns que je visite à chacun de mes passages, et ce, pour la plus grande joie de la jardinière pas peu fière de me montrer le fruit de ses efforts. J’encourage et même sors de ma poche quelques semences pour favoriser à ma manière la pérennité de ce petit coin d’espoir.

Comme l’eau est chère, la paye bien mince, qu’on gratte sur les dépenses pour rembourser les dettes, il faut minimiser les coûts. Tout est donc bon pour freiner les factures, jusqu’à cet aimant posé sur le compteur d’eau afin d’en freiner la course. Encore un compteur victime d’un accident de chasse !

En ville, les traces des évènements de mars sont encore visibles ici ou là. Quelques magasins ont fait place vide. Curieusement, certains appartenaient à de sympathisants de l’opposition. Il y a là une étude à faire. C’est fou ce que ça coûte l’objectivité. Le doute s’installe. Ça passera.

Les jeunes non pas le moral. La raison ? Le travail est toujours aussi rare, et lorsqu’on en a un, celui-ci reste souvent mal rémunéré. Ils se plaignent en catimini de l’état actuel, des difficultés quotidiennes. Ils n’imaginent plus leur avenir en Arménie. Fonder une famille ? Comment voulez-vous qu’on y arrive ? Plus rien n’offre un avenir envisageable. L’idéal américain vacille lui aussi. La crise américaine s’est fait déjà sentir bien avant le mois d’août. Quelques ONG ne règlent plus les salaires depuis avril. Leurs employés s’endettent imaginant de moins en moins que le travail reprendra comme avant. Ce n’est plus tenable. Que faire ? Changer d’emploi, bien sûr. Mais comment ? C’est tout le problème des jeunes.

Les jeunes gens qui reviennent du service militaire se sentent exclus le temps de se réadapter à la vie civile. Les plus pauvres furent envoyés d’office au Karabakh. Il aurait fallu une belle pincée de dollars pour rester en Arménie. Ils vivent mal cette discrimination, comme ils vivent mal leur service militaire. Certains refusent même leur permission pour cacher leur désespoir aux parents et surtout de ne pas avoir la douleur de revenir en caserne. L’encadrement local est vertement critiqué. Les promotions des locaux furent nombreuses dans l’armée, ce qui n’est pas sans poser problème au contingent contraint d’obéir à des chefs plutôt limités. Les tensions intériorisées sont particulièrement vives, surtout avec des jeunes gens sortis des grandes écoles. Certains en sont même réduits à bricoler des dictionnaires pour tenter de comprendre ce que l’on ordonne à l’équipe dans un patois incompréhensible. Trois mondes qui communiquent mal : les cadres locaux, l’institution militaire, le contingent. Finalement, subsiste à tout cela un sentiment de rejet du Karabakh et une rancœur tenace envers l’armée.

Une chose est certaine, en ce bas monde, nous sommes tous des marionnettes. On l’a tous compris, sauf ceux qui s’imaginent encore en tirer les ficelles. Et de fil en aiguille, j’en arrive à ce jour où à la sortie du supermarché nous rencontrons un vieux copain, perdu de vue, allez savoir pourquoi ? Vous le connaissez certainement, puisque c’est le directeur du théâtre des marionnettes. Une virée à son atelier me ramène près de l’église Saint Sarkis, celle là même où j’avais assisté à l’inauguration en 1976. L’atelier donne sur les toits, bénéficiant de ce fait d’une large terrasse ouverte sur le stade et l’usine à brandy. Souvenirs, souvenirs d’une période difficile où existait une bande de joyeux drilles au milieu du chaos général. On passe les marionnettes en revue, ici La Fontaine, là Molière, ailleurs les contes et légendes d’Arménie. Lui n’a pas changé. Toujours à fond dans son humour inattendu et sans fin, sur tout et rien, une drôlerie inimaginable. Je ne chercherai pas la face cachée de cette truculence, mais j’imagine sans peine une bonne dose de désespoir à tromper. Une demande de sa part formulant le souhait de réaliser l’année prochaine une tournée en France. Ce n’est pas impossible une pareille affaire. Faut-il encore avoir la liste des maisons de la culture arménienne, des écoles intéressées. Ohé ! n’y-a-t-il pas un comité des fêtes en cette diaspora qui puisse l’aider ? Je vous le demande. Au moment de nous quitter, je lui confie que je ne sais pas trop comment m’y prendre pour monter en France une tournée de la troupe. Sa réponse tombe avec humour : « C’est maintenant que tu me dis ça, après avoir tout mangé ! Ne t’en fais pas, continue-t-il en éclatant de rire devant ma déconfiture, il y aura bientôt en France un rassemblement de marionnettistes ».

Ce soir, c’est foot à Yérévan ! Mon beauf, le général, viendra passer la soirée à la maison. C’est un fan, à l’inverse de moi. Nous regarderons ensemble le premier match Turquie Arménie qui se jouera entre des équipes d’amateurs. La première partie est à l’avantage des Turcs. Le nombre de joueurs arméniens allant au tapis est impressionnant. Il y a du carton jaune dans l’air. Les dernières minutes du match tournent enfin à l’avantage des Arméniens. Je surveille mon beauf du coin l’œil , enthousiaste comme il est, il serait encore capable de shooter dans le poste ! L’Arménie l’emporte de justesse à la dernière minute ! De ma fenêtre, J’aperçois les feux d’artifice monter du stade. On klaxonne dans les rues. Il est temps de boire une dernière bière.

Cette semaine, on fait une courte ballade dans le sud. On longe la frontière du Nakhiytchévan. Ici, il y a souvent des accrochages ; nous précise le chauffeur. Là, c’est un poète qu’on a assassiné. La route est sinueuse, mais carrossable, rien à voir avec les année début 90. Enfin, Les paysages deviennent de plus en plus majestueux, tourmentés par la tectonique, passent de l’ocre au jaune selon la nature des roches. Je vous invite au voyage. C’est à voir, et à revoir, le matin comme le soir, pour bénéficier des toutes les couleurs qui changent au fil des heures. On croise un car de Français, des Marseillais. On n’est pourtant pas au vernissage. C’est fou ce que le monde est petit.

Aujourd’hui, les feuilles au vent ne frémissent plus avec le même son. Elles ont jauni. Le temps a passé, comme toujours, et nous ramène à l’idée du retour. Encore une foi, je me sens tsigane. C’est à chialer.

vendredi 21 novembre 2008,
Spidermian ©armenews.com JP ©armenews.com


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