
Une montagne que les Arméniens portent dans leur coeur, mais qui est turque.- Aussi symbolique que l’Olympe chez les anciens Grecs.- A la recherche de l’arche perdue.- Un diacre en soutane à 5 165 mètres d’altitude.- Avoir un khatchkar dans son jardin
Erevan.- De notre envoyé spécial

Le plus haut sommet d’Arménie est l’Aragatz, 4 090 mètres. Mais le plus aimé des Arméniens est l’Ararat. Le problème est que, de nos jours, l’Ararat n’est plus en Arménie, mais de l’autre côté de la frontière, en Turquie.
Pire, pour cause de contentieux diplomatique, ladite frontière est verrouillée. Infranchissable. Les permis de gravir l’Ararat sont contrôlés par la Turquie. Plus les Kurdes hostiles à Ankara sont actifs, moins l’administration délivre le fameux permis.
L’Arménien en est donc réduit à caresser l’Ararat des yeux. Quelle que soit la route qui vous mène à Erevan, le casque de neige domine le paysage. Arthur Koestler résuma naguère ses impressions en une très juste formule : « un monument de lumière blanche ».
Lieu mythique, l’Ararat est régulièrement sollicité. Sa silhouette figure au centre du blason national arménien et, plus prosaïquement, sur de nombreuses publicités. Il orne ainsi les étiquettes d’un cognac local (prudemment nommé brandy quand des Français, supposés jaloux, sont dans les parages).
Un sommet qui est à l’Arménien ce que l’Olympe était aux Grecs
La réputation de l’Ararat ne vient pas tant de son altitude, 5 165 mètres (*), mais de ce qu’il relève du petit cercle des montagnes vénérées. Pas seulement célèbres, comme le Mont Blanc ou le Matterhorn, mais nimbées d’une aura spécifique, comme le Fuji chez les Japonais, l’Olympe chez les anciens Grecs ou le mont Cook chez les Maoris. L’Ararat rappelle à l’Arménien, christianisé depuis le IVe siècle, qu’il vit sur une terre citée dans la Bible dès la Genèse, la terre qui, après le Déluge, accueillit un vieux patriarche et ses animaux. De si vieilles références suscitent des idées mystiques. Chaque année en été apparaissent des explorateurs (et quelques illuminés) qui se prennent pour Schliemann retrouvant Troie : ils rêvent d’exhumer les vestiges de l’Arche de Noé et s’extasient au moindre morceau de bois qui semble avoir plus de cent ans.
En 1829, on emporta un baromètre et une croix
Arpenter l’Ararat est un sport récent. Il fallut attendre 1829 pour monter au sommet, sous la conduite de Friedrich-Wilhelm von Parrot, un naturaliste allemand qui professait en Estonie après avoir été soldat du tsar contre Napoléon. Son ascension fit débat : certains y voyaient un sacrilège. Le savant suisse Frédéric Dubois de Montpéreux, qui voyagea ici vers 1835, se moquait gentiment des émois de l’époque : « Les Arméniens, les prêtres surtout, qui croient que jamais Dieu n’a permis à âme humaine de fouler le sol où repose l’Arche, ne peuvent supporter l’idée d’une profanation pareille à celle qu’aurait commise M. von Parrot ».
Ce dernier avait pourtant pris ses précautions. Il avait mis dans ses bagages un baromètre, par souci scientifique, et une croix, en hommage à la sainteté de la montagne. Pour interprète, il avait choisi un diacre de l’Eglise apostolique arménienne, Khatchatour Abovian. Une jeune érudite de l’institut des manuscrits anciens me précise même que « c’est Abovian en personne qui planta la croix sur la cime ». La chronique de cette expédition stipule que le même Abovian garda jusqu’au bout sa soutane d’ecclésiastique boutonnée jusqu’au col pour se protéger du froid. Ultérieurement, il acquit un autre titre de gloire en devenant le père de la littérature arménienne moderne. Aujourd’hui, la rue qui porte son nom est l’artère la plus chic de la capitale.
Des rosaces dans la prairie
Tout voyage en Arménie tisse ainsi constamment des liens entre histoire et géographie ; c’est le propre des pays de vieille culture, avec des références qui remontent souvent au moyen-âge. La campagne est parsemée d’étonnantes stèles de pierre finement décorées. On y voit des croix, des rosaces, des entrelacs et des frises que les ans, les vents et la pluie ont brodés de mousse brune. Ce sont les khatchkars. Rien de plus arménien que ces bas-reliefs à haut pouvoir décoratif et symbolique, d’environ un à deux mètres de haut.

Certains khatchkars ornent les jardins des monastères, d’autres sont érigés loin de tout, en plein champ ou au bord d’un sentier. Ils relient l’Arménien à ses ancêtres, lui donnent conscience de sa longue et si particulière histoire. Cela tient du monument runique et de la borne cadastrale, comme pour jalonner un paysage géographique, mental et affectif. A chaque fois que ma route croise une de ces hautes pierres, il se trouve toujours un compagnon de voyage pour attirer mon attention : « Oh, regardez, un khatchkar ! ». C’est dit avec une sorte de tendresse ravie, comme un Alsacien qui signale chaque nid de cigogne à un ami venu de loin.
Des bas-reliefs en souvenir du pays
Les plus anciens des khatchkars, dont l’austère et noble graphisme fait penser aux antiques pierres tombales basques ou aux croix celtiques, ont plus de mille ans. Ils sont plantés dans la terre depuis si longtemps que leur base a disparu, enfouie comme un vestige archéologique sur l’itinéraire d’antiques transhumances.
Les khatchkars sont si ancrés dans le coeur des Arméniens que des tailleurs de pierre d’aujourd’hui prolongent la tradition : ils vendent leurs productions contemporaines à des mairies ou à des particuliers, en se gardant d’oublier la diaspora dans leurs offres publicitaires : « Vous qui vivez loin de votre patrie, recevez chez vous, pour votre jardin de Boston ou de Marseille, un khatchkar dont vous aurez vous-même choisi la taille et la forme » ! Expédition dans le monde entier ! Par rail ou bateau de préférence, vu le poids.
Dominique Jung
(*) Il y a plus haut dans le Caucase avec l’Elbrouz, autre ancien volcan, à 5 633 mètres.A SUIVRE.- Demain : "Un pays très chrétien"
Édition du Sam 11 août 2007
Dernières Nouvelles d’Alsace - 2007
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