L’entretien de Dominique Strauss-Kahn avec Elie Cohen, Myriam Encaoua, Gérard Grunberg, Michel Laval et Michel Taubmann dans "Le Meilleur des mondes".
Dans le dispositif socialiste pour la prochaine élection présidentielle, Dominique Strauss-Kahn tient un rôle de premier plan. Universitaire, plusieurs fois ministre, « éléphant » du PS, son expertise et son expérience en font un observateur précieux des évolutions de la gauche française. Quelles propositions peut-il faire aux Français en matière de politique étrangère ? Quatre ans après le 21 avril, quel regard porte-t-il sur le Parti socialiste et son programme ?
M. ENCAOUA. Dans le débat sur les frontières de l’Europe, vous n’êtes pas d’accord avec Nicolas Sarkozy. Le ministre de l’Intérieur ne cache pas son hostilité à l’entrée de la Turquie dans l’Union, au nom de l’Europe politique qu’il appelle de ses vœux. Cette Europe politique, intégrée, serait, selon lui, incompatible avec la Turquie tant d’un point de vue démographique, géographique que religieux. En quoi votre approche, votre vision de l’Europe, diffère-t-elle de celle de Nicolas Sarkozy ?
D. STRAUSS-KAHN. L’argument religieux me semble totalement intenable. Le jour où la Bosnie aura adhéré, on ne pourra plus dire qu’un pays à majorité musulmane ne peut pas faire partie de l’Union. Or il ne fait aucun doute que la Bosnie nous rejoindra un jour. L’argument démographique me paraît difficilement acceptable. Ce n’est pas parce qu’un pays, à lui seul, compte soixante-dix millions d’habitants que l’on a là un argument pour le récuser : même les critères de Copenhague ne considèrent pas qu’une natalité trop forte interdise d’adhérer à l’Union ! Reste l’argument géographique, avancé par un certain nombre de gens, sur le thème « ce n’est pas l’Europe ». Je raisonne autrement, en partant du long terme et en privilégiant les données géopolitiques, et géoéconomiques. Si on imagine le monde dans cinquante ans, il y aura probablement un très grand ensemble dominé par la Chine, dont on devine à peu près les frontières ; il y aura un très grand ensemble autour du sous-continent indien ; il y aura un très grand ensemble nord-américain, qui s’étendra du Mexique au Canada ; il y aura sans doute, même si c’est moins sûr, un ensemble sud-américain, autour du Brésil et de l’Argentine. Face à ces grands ensembles, sorte de nouveau Yalta mondial, la question se pose de savoir s’il y aura ou non un pôle européen. Cela ne me paraît pas certain. L’hypothèse selon laquelle les pays de l’Union européenne deviendraient vassaux de ce qui est la puissance la plus naturellement proche, c’est-à-dire les États-Unis ou plutôt l’ensemble nord-américain, est une hypothèse que l’on ne peut pas écarter. Ce n’est évidemment pas ce que je souhaite, mais c’est une hypothèse qu’à cinquante ans d’ici je ne peux pas écarter. Ce dont je suis sûr, c’est que si l’Europe existe, elle ne sera pas enfermée entre deux frontières ridicules que seraient le détroit de Gibraltar et le Bosphore. J’imagine un enseignant de géographie dans cinquante ans, il dira à ses jeunes élèves : « Voyez, là il y a la Chine, là il y a l’Amérique, là il y a le Brésil », s’il leur dit « là il y a l’Europe », montrant ce bout de péninsule asiatique que l’on appelle l’Europe, il leur montrera un ensemble allant des glaces de l’Arctique au nord jusqu’aux sables du Sahara au sud. Et cette Europe, si elle continue d’exister, aura, je crois, reconstitué la Méditerranée comme mer intérieure, et aura reconquis l’espace que les Romains, ou Napoléon plus récemment, ont tenté de constituer. En d’autres termes, nous avons là un ensemble qui est le berceau de notre civilisation et nous avons la coresponsabilité de cet ensemble. De deux choses l’une. Ou bien nous sommes capables de construire cet ensemble, et à ce moment-là une Union euroméditerranéenne peut équilibrer la puissance chinoise, la puissance indienne, la puissance nord-américaine, ou bien ça ne sera pas le cas, et là je pense que nous aurons échoué. Un jour lors d’un débat un député de l’UMP me disait : « Vous n’imaginez tout de même pas que si la Turquie rentre dans l’Union nous ayons une frontière commune avec l’Irak. » Je me rappelle lui avoir répondu : « Nous aurons de toute façon une frontière commune avec l’Irak. » La question est de savoir si elle est à l’est ou à l’ouest de la Turquie. Si la Turquie n’est pas dans l’Union, alors la Turquie sera absorbée par une autre zone d’influence centrée sur l’Irak ou sur l’Iran. Nous avons intérêt à ce que la Turquie soit de notre côté. Bien entendu, dans une telle hypothèse, l’organisation de l’Union ne pourra pas être homogène, c’est-à-dire la simple homothétie de ce qui a existé dans le passé. Il faudra définir des niveaux d’intégration différents et, pour moi, la zone euro a vocation à être l’ensemble le plus intégré.
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