Nouvelles d'Armenie    
Rugby sur l’ongle


Mourad Boudjellal, 46 ans. Editeur de BD, le richissime coprésident du club de rugby de Toulon ne lésine pas pour redorer le blason d’une ville qui veut gommer son épisode FN.

Rugby sur l’ongle

Par Michel HENRY

QUOTIDIEN : Samedi 16 septembre 2006 - 06:00

http://www.liberation.fr/transversales/portraits/204747.FR.php

L’ « Arabe en Ferrari » vous salue bien. Donnez-lui du « Monsieur Mourad » ­ comme il s’est fait appeler pendant longtemps. Il porte une belle montre au poignet, claque « plus de 1,5 million d’euros par an » pour ses dépenses, et, quand il raconte des blagues pas drôles, « tout le monde rigole ». Amis pauvres et jaloux, réjouissez-vous, il y a une morale : sa fille de 19 ans a honte de la richesse de son père. Monsieur Mourad avait, lui, honte de la pauvreté du sien. C’est ainsi que la terre tourne. Monsieur Mourad sort du caniveau, en fiche plein la gueule aux bourgeois, et il kiffe à mort. Il gagne du pognon et aime que ça se sache. Mais c’est un Français bien de chez nous. Il ne vote plus. Il met ses filles dans le privé, chez les cathos. Et, maintenant qu’il roule en Ferrari et Maserati, les gens ont appris à prononcer son nom : Boud-je-llal. Monsieur Mourad vient de se payer le RCT, le club de rugby où Toulon puise une part de son identité. C’est une vieille dame de 99 ans que ce parvenu m’as-tu-vu entraîne dans un pogo d’enfer, à grands coups de chèques. Coprésident, il fait venir le Néo-Zélandais Tana Umaga, « une sorte de Zidane du rugby », dans un club qui joue en deuxième division. Comme si, en foot, Ronaldo débarquait à Gueugnon. Il a payé entre 350 000 et 500 000 euros cette pige de luxe, huit à douze matchs (1). Il a aussi acheté des cadors du Top 14 : Crenca, Delaigue... Avec des salaires « au-delà de 15 000 euros », Toulon bascule dans le rugby-pognon. « Le meilleur joueur du monde va jouer en Pro D2 », jubile Monsieur Mourad, qui parle de ses joueurs comme des « galactiques ». Monsieur Mourad ne respecte rien. Le pognon n’achète pas tout : Toulon a chuté à Oyonnax dès la deuxième journée, le 9 septembre. Mais il y croit. Il a une grande gueule, et un pif au-dessus. D’ailleurs, quand il était petit, il découpait des BD dans Pif, les reliait et marquait dessus « Mourad Editions ». Il rêvait. Aujourd’hui, ses éditions Soleil affichent 40 millions d’euros de chiffre d’affaires. Il a gagné d’abord du pognon en ressortant Rahan en intégrale. Pas de la BD intello. Puis Tarzan, Mandrake, Flash Gordon... Ensuite, il a lancé Lanfeust, Trolls de Troy, l’heroic fantasy qui se vend par centaines de milliers. L’an dernier, il est passé devant Casterman, « pas de beaucoup, de 0,1 %, mais c’est le 0,1 % qui fait mal ». Les artistes de la BD ne l’aiment pas : il fait du chiffre, pas de l’art. Il dit qu’il gère avec « [sa] calculette et [son] stylo 120 salariés, 400 auteurs, 300 nouveautés par an, 8 000 titres en catalogue, 5 millions de ventes annuelles dans vingt pays ». Il rêve de se développer dans le dessin animé, le cinéma, le jeu vidéo. Citizen Mourad ? 46 ans, trois filles, il a déjà sa légende. Son frère, Farid, a sorti en 1997 une BD inspirée de lui : le Beurgeois. Très antipathique. Monsieur Mourad le trouve « exagéré ». « Mais la scène où on le voit se faire interdire d’une boîte par un videur et exiger qu’on appelle le patron, à qui il demande combien vaut sa boîte, pour la racheter et virer le videur, c’est tout à fait moi. » Monsieur Mourad ne vénère qu’un homme : Mohammed Ali. Il a placé une pancarte sur son bureau : « Quiet ! There’s world domination in progress ! » En gros : « Silence ! Ici, on travaille à dominer le monde ! » Monsieur Mourad n’est pas modeste. Avec lui, via le rugby, un Arabe règne sur une ville qui votait FN en 1995. Dix ans plus tard, Toulon a le Beur et l’argent du Beur, « un million d’euros de ma poche », assure-t-il. Il est content, mais pressé. Il court chaque matin dix kilomètres « en moins de quarante minutes » au Cap-Brun où il habite, le Beverly Hills de Toulon. Il ne va pas faire de vieux os dans le rugby. « Un, deux ans. » Certains anciens de l’ovalie ont d’abord rentré les épaules : « On ne va pas laisser le club à un Arabe qui roule en Ferrari ! » Mais si. Monsieur Mourad a un chéquier convaincant. Et puis il n’a pas trop une tête d’Arabe. D’ailleurs, Monsieur Mourad a « plus souffert d’être pauvre qu’arabe ». Souffre-t-il d’être riche ? « L’argent isole et abîme la vie, dit-il. Ma fille de 3 ans et demi a une nounou à plein temps. Elle l’aime plus que moi. » Il ne va pas pleurer. Monsieur Mourad n’attend « rien de personne ». Il en a marre du misérabilisme sur les enfants d’immigrés. « On a une génération avec des gens brillants », lui le premier. « Sa réussite est politique sans qu’il le veuille, dit son frère Farid. Si Mourad s’appelait François, ça intéresserait moins. Pourtant, on est aussi français que Sarko. »

Monsieur Mourad aurait pu ne pas exister. Sa grand-mère, Mémé Marie, était arménienne (2), rescapée du génocide où a péri sa famille. Chrétienne, elle a rencontré son grand-père Moussa, musulman algérien, en Turquie. Puis ils ont vécu en Algérie. Moussa mort d’asthme, Mémé est venue en 1945 avec son fils Ahmed à Toulon. Ahmed a conduit un camion à la ville, a eu deux filles et deux garçons. Mourad est le benjamin. « On a eu une excellente éducation », dit son frère Farid, qui a tout raconté dans ses BD, comme Petit Polio (Futuropolis). Enfant, Mourad habitait dans la ville basse de Toulon, quartier popu, bars à filles, petit Chicago, mais ne le disait pas à ses copains. « Je vivais assez mal l’écart social. » Il s’emploie à réparer ça. « Ce que la vie ne m’a pas donné par chance, je le prendrai. Une idée obsessionnelle. » Il a commencé par monter un festival de BD. Puis un magasin, de BD. Il n’a qu’un regret : sa boîte s’appelle Soleil, pas Mourad Editions. « Soleil, c’était plus lisse comme nom. » La politique, il a essayé. Du bout des doigts. En 1995, aux côtés du PS, un coup de main pour la com aux municipales. Ça l’a dégoûté. Il a vu des gens de gauche « qui avaient intérêt à ce que le FN prenne la ville, espérant ainsi la reprendre plus facilement ensuite ». Le Front aux manettes, « bienvenue à Facholand », il avait honte. Disait qu’il venait de Cannes ou de Nice. En 2005, quand Toulon a battu Tarbes pour remonter en première division de rugby, il a trouvé qu’enfin, la ville tournait la page FN. Quatre ans après son éviction dans les urnes, « il y avait prescription ». Des Toulonnais plein les rues, fiers d’eux, grâce au rugby. Mais patatras, pour le retour dans l’élite, le RCT a été humilié avant de redescendre illico au terme de la saison passée. Fini le rugby à la papa, Monsieur Mourad est arrivé. Envie de connaître les émotions d’un président de club qui gagne. Et de soigner son ego. « Je vais montrer à la ville ce que je sais faire. Donner une image positive, entreprenante, à tous ceux qui ont voté FN. » Il le fait pour lui et pour Toulon, pas pour le rugby : « Ce n’est pas ma famille, pas mon humour, pas ma culture. » Certains amis sont inquiets. « Il fait des envieux, résume Robert Alfonsi, patron de la fédération PS du Var. Je lui ai dit : "L’ami te dit n’y va pas. Le Toulonnais, pour sauver le club, te dit vas-y." Mais il parle beaucoup. Il a intérêt à rentrer la tête dans la mêlée. » « Si jamais il échoue, ça peut être violent », craint son pote Ahmed Touati, fonctionnaire au conseil général. Mais il ajoute : « 40 % des Toulonnais ont voté FN en 1995, et une partie de ces gens vont à Mayol », le stade. C’est là que l’ « Arabe en Ferrari » les salue bien.

i (1)Umaga vient pendant la trêve dans l’hémisphère Sud. Arrivée prévue fin octobre. Départ attendu début janvier.

(2)Lire Mémé d’Arménie , Farid Boudjellal, Futuropolis. Mourad Boudjellal en 9 dates 1960 Naissance à Ollioules (Var). 1975 Organise un festival BD à Toulon. 1977 Festival BD de Hyères. 1982 Quitte la fac pour ouvrir une librairie BD. 1989 Lance les Editions Soleil. 1992 Publie Rahan. 1997 Trolls de Troyes. 2004 S’associe avec Gallimard pour relancer Futuropolis. Mai 2006 Coprésident du RC Toulon.

samedi 7 octobre 2006,
Stéphane ©armenews.com


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