Nouvelles d'Armenie    
GENOCIDE
Génocide Arménien : Un témoignage par jour


Récit n° 231 de

Kéghétsig Yessayan

Fils de Garabed

Né en 1901 à Nicomédia

En 1915, au moment de la Grande Catastrophe, j’avais 14 ans. La déportation a commencé. Nous sommes partis en famille, 12 personnes, il n’en est resté que 2. En route, ils nous fouettaient avec de grands fouets, ils nous torturaient, ils ne nous donnaient pas d’eau. En marchant, nous sommes arrivés à Devlet, Eski-Shéhir,, Konya, Ereyli, Bozanti, Ghanle Kétchit, Bab, Meskéné, Abouarar, Dikranankert, Cham, Bagdad, Der Zor...De sorte que là où les fourmis passent, je suis passé. Il n’y a pas un endroit où je ne sois pas passé.

A Dikranakert, ma mère est morte. Au moment de mourir, elle m’a dit : "Kéghétsig, mon enfant, prends bien soin de ta petite sœur, moi je vais mourir".

A Meskéné, ma sœur est morte, de soif, de maladie et de souffrances. Ils avaient creusé d’immenses fosses, ils y jetaient les morts et les malades encore en vie. Mon père est resté en route. Je suis resté seul. J’ai été avec le convoi, à pied, sous le soleil brûlant. Le long de la route, il y avait de tous côtés des cadavres enflés, pourris, décharnés, défigurés.

Ils nous ont emmenés à Alep, et de là à Meskéné, Abouarar, Dibsi, Dikranakert, Zarapoulous.

Les souffrances et les tourments que nous avons endurés étaient innombrables. Fatigués de marcher, à peine avions-nous essayé de nous asseoir un peu que les Tchétchènes venaient nous faire du mal, ils nous volaient le peu que nous avions, ils nous prenaient nos habits, ils les emportaient, ils enlevaient les beaux enfants, ils déshonoraient les jeunes femmes et jeunes filles, ensuite ils les tuaient, ils les jetaient dans les grandes fosses. Ils venaient prendre trois quatre cents personnes, ils les emmenaient pour les massacrer, ils les jetaient dans un ravin ou dans l’Euphrate.

Les Tchétchènes sont venus massacrer les Arméniens. Les Arabes prenaient soin de nous, mais les Tchétchènes et les Turcs venaient sans cesse nous massacrer, piller ce que nous avions et s’en allaient. Les Tchétchènes ont voulu m’emmener, me tuer, mais je me suis sauvé, je me suis mêlé à la foule. A Der Zor, je suis resté auprès des Arabes. Je marchais le long de l’Euphrate, quand j’ai entendu des voix d’enfants, c’était un petit garçon et une fillette, d’environ 8 ou 10 ans. En face, une femme arabe arrosait son âne, quand elle a vu que je prenais les enfants par la main, elle est venue prendre les enfants et les a emmenés. Je suis resté seul.

J’ai été à Dikranakert, là j’ai fait la connaissance d’un garçon qui s’appelait Sarkis. Nous sommes restés chez les Arabes.

Je voulais dire que le peuple turc, Talaat, Enver, Djémal, ont exilé le peuple arménien, et pour chaque Arménien déporté, ils recevaient une pièce d’or rouge. Les Turcs ont fait beaucoup de mal au peuple arménien.

Moi j’ai beaucoup souffert, c’est pourquoi je ne peux pas tout raconter sans verser de larmes. Dans le massacre de Der Zor, chacun s’est mis à la recherche des siens, un frère, une sœur, un parent. Moi j’avais tout perdu, j’étais resté seul. Les miens avaient tous été tués à coups de couteaux.

Chez les Arabes où je suis resté, j’ai appris ce qu’ils faisaient cuire, et ce qu’ils jetaient. Ils m’appelaient Hassan. J’allais chercher de l’eau dans des tonneaux, de très loin. Plus tard, je me suis échappé, il y avait un endroit de l’Euphrate qui était étroit, je l’ai traversé à la nage, une femme arabe m’a tendu la main, elle a dit : "taali", c’est-à-dire "viens", elle m’a sauvé.

Moi j’ai beaucoup souffert par les Turcs. Du côté de TaraBasra, j’ai été à Zaraplous, je voulais aller à Nizip, et de là à Aintab, Kilis, Ghatma, Dikranakert. Finalement, je suis venu à Izmit.

En ce temps-là, on chantait beaucoup de chansons, des chants tristes, mais je ne m’en souviens plus, je les ai oubliés.

Je suis maintenant venu en Arménie. J’ai 14 petits-enfants. Ils sont mariés, ils ont des enfants. J’ai ici ma petite Nevart, ma petite Anouch, mon Achod, et mon Garabéd. Ils prennent soin de moi. Ils sont ma force. J’ai aussi un fils qui est à Arzni. Je reste là-bas chez lui, il s’appelle Vagharchag. Je demeure en Arménie depuis 1946.

Témoignage recueilli par Verjine Svazlian

Traduction Louise Kiffer.

3 octobre 2006

mardi 3 octobre 2006,
Stéphane ©armenews.com


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