Nouvelles d'Armenie    
GENOCIDE
Génocide Arménien : Un témoignage par jour


Récit n° 194 d’Anna Nazarian

Née en 1900 à Guessaria

J’avais 15 ans quand on nous a déportés. Nous allions à pied. Nous sommes devenus des réfugiés. Nous sommes arrivés à Mouhatta. Je me rappelle, j’étais avec mon père. Ils ont jeté tous les hommes à l’eau. Mon père a dit : " n’allez avec personne d’autre ; moi je viendrai vous emmener."

Nous sommes restés là, un homme est venu et nous a dit : "je vous emmène".

Nous avons dit : "Non, notre père va venir nous emmener". Il a enlevé ma sœur.

Nous couchions en plein air.

Dans la journée, nous marchions sans arrêt.

En route, notre nombre diminuait peu à peu, puisque la plupart mouraient, ou étaient tués, ou restaient en route.

Le matin, maman nous a apporté à manger.

Papa n’a pas voulu manger, puisqu’il savait qu’ils allaient les tuer. Ils sont venus, ils ont rassemblé tous les hommes, ils les ont emmenés et les ont tués. Ensuite ils ont pris tout notre argent, et nos bijoux. Je ne peux pas raconter car ça me brise le cœur.

Le lendemain, ils ont tué mon père. La nuit, ils nous ont fait lever de nouveau. Un homme est sorti de l’Euphrate, nous l’avons vu. Il y a eu de l’agitation, du bruit. Cet homme est venu, il a embrassé sa femme et son enfant, puis portant sa femme il s’est jeté à l’eau, pour que sa femme ne tombe pas aux mains des Turcs, mais l’enfant aussi a été tué et jeté à l’eau. Nous, nous avons marché le long de l’Euphrate. Ils avaient tué mon père. Nous marchions en pleurant. Ma mère m’a pris, ainsi que mon frère Krikor, elle nous a emmenés tout au bord de l’eau et a dit : "nous allons nous jeter à l’eau".

Ma mère nous a poussés dans l’eau, pour nous noyer, mais son cœur n’a pas pu supporter cela, elle a pleuré et nous a sortis de l’eau. J’avais un bracelet au poignet. Une Arabe est venue et a dit à maman : "Donne-moi ce bracelet et ta fille".

Maman a dit : "ma fille est mariée, son mari est soldat". La femme arabe s’est mise à me tirer par la main. Je n’avais plus de force. En face de nous s’avançait un cavalier. Maman lui a demandé de l’eau, pour moi, pour que les forces me reviennent. Il m’a versé de l’eau sur moi, mes forces sont revenues. J’ai bu. Nous avons continué à marcher. Nous sommes arrivés à un endroit où il y avait de l’eau, nous avions un récipient avec lequel nous avons bu de l’eau.

La nuit est tombée. Nous avions tellement marché dans la journée que nous étions fatigués, nos pieds étaient couverts d’épines ; nous étions dans un état lamentable. Puis nous sommes restés trois jours dans un khan à Ourfa. Là, j’ai attrapé la rougeole. Nous avons été obligés de vendre notre âne. Nous sommes restés tout à fait démunis. J’étais malade, mais ma mère m’a emmenée avec elle. Nous sommes restés trois jours à Poumpouch. Il n’y avait pas de lit, pas de nourriture il y avait un marché mais nous n’avions pas d’argent. J’avais mal aux pieds, tellement mal que je pleurais. Nous avons vu une aire à blé.

Nous y sommes restés trois jours. Nous avons commencé à ramasser les grains de blé tombés par terre et à les mâcher. Au moins on avait mangé quelque chose. Nous avons eu une inflammation de la figure et des yeux. Nous avions les pieds dans un état déplorable. Maman nous a emmenés jusque Alep. Il y avait une école. Nous y sommes restés. Une Arabe est venue, elle voulait m’emmener. Ma mère m’a dit : "Vas-y ma fille, moi je reste ici avec ton frère Krikor.

La femme arabe m’a emmenée, elle m’a gardée. Je suis restée chez elle un an. Puis il y a eu l’armistice. Ma mère et les autres déportés sont revenus. Soudain j’ai vu mon frère Krikor qui venait boire de l’eau du puits près de notre maison. Mon frère m’a dit : "lève-toi, viens auprès de nous !".

J’ai été voir ma mère arabe, je lui ai demandé : "est-ce que je peux aller auprès de ma mère ?". Elle m’a permis d’y aller.

J’ai été avec Krikor, j’ai trouvé maman, je me suis serrée contre elle, je l’ai embrassée.

Ma mère a dit : "Maintenant je ne te laisserai plus chez eux".

Témoignage recueilli en turc par Verjine Svazlian et traduit par elle en arménien.

Traduit par Louise Kiffer en français.

le 2 octobre 2006

lundi 2 octobre 2006,
Stéphane ©armenews.com


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