Nouvelles d'Armenie    
GENOCIDE
Génocide Arménien : Un témoignage par jour


Récit n° 151 de Aram Momdjian

Né en 1909 à Marache

En 1915, j’avais 6 ans, quand ils sont venus nous déporter. Je ne me souviens pas trop de mon père, qui travaillait aux lignes de chemin de fer. Il rentrait le soir, avec un pain sous le bras. Je me souviens bien de ma mère, ses paroles me sont restées dans l’oreille : "Ils nous emmènent à Der Zor pour nous tuer ! Si seulement nos enfants pouvaient y échapper !

Les cadavres de mes pauvres parents ont servi de repas aux oiseaux de Der Zor.

Nous étions trois frères : moi, Dikran et Vahan.

Vahan était bébé. Le lait de maman a tari de chagrin. Cet enfant est mort de faim.

Il ne restait plus que Dikran et moi.

Nous deux avons été sauvés par miracle grâce à un jeune Turc, qui s’appelait Tourtou, qui servait dans l’armée turque, au service de mon cousin qui était chef médecin militaire à l’hôpital allemand, le Docteur Haroutioun Der Gazarian.

Ce jeune Turc, supposé conducteur de l’âne, nous a posés tous les deux, Dikran et moi, sur le dos de l’âne, un de chaque côté, dans un sac, pour nous ramener à Marache, chez le docteur, notre cousin. Mais en route, mon frère Dikran, qui était plus jeune que moi, s’est mis à pleurer. Un gendarme turc à entendu les pleurs d’un enfant, il s’est approché de nous, il a ouvert la sacoche et il a vu un joli petiot qui pleurait, il a pris l’enfant et est parti.

Moi, je suis resté dans l’autre sacoche.

Le Turc Tourtou m’a conduit à Marache, il m’a confié à la sœur du docteur, Haïgouhie.

A l’hôpital, ils m’ont préparé un déjeuner somptueux. . Ils nous ont coupé les cheveux.

Il y avait là d’autres enfants comme moi.

En 1921, le 21 janvier, quand a commencé le combat entre Français et Turcs, les volontaires arméniens ont participé aussi, celui qui avait un fusil de chasse se battait contre les Turcs.

A Marache, entre nos quartiers de Kumpet et de Ghoudjakh se trouvait l’église Sourp Sarkis, où se sont rassemblés tous les Arméniens de notre quartier. Mais, ayant pensé que notre vieille église pouvait être un lieu d’insécurité, ils ont décidé de se déplacer, à 1 heure du matin dans un endroit plus sûr. Le plus proche était l’orphelinat de Peytchalem. Ils ont vite enterré les morts dans l’église, en creusant le sol de l’église, pour que les corps ne tombent pas entre les mains des Turcs. Ayant creusé des trous dans les murs des maisons et étant passés de mur en mur, nous sommes arrivés en sécurité à Peytchalem.

Les Turcs ont eu l’idée de nous couper l’eau de l’extérieur, pour nous faire mourir de soif, ou bien s’ils mettaient le feu, que nous ne puissions pas l’éteindre. Mais nous, à l’intérieur, nous ne sommes pas restés sans eau. Il y avait parmi nous des gens qui savaient que les conduites d’eau sous l’orphelinat allaient jusqu’à la mosquée. Ils ont creusé au centre de la cour, ils ont trouvé la conduite d’eau, il ont coupé la canalisation et ont creusé un trou, ils ont mis une hache, ils ont fait en sorte que la moitié de l’eau aille vers la mosquée, et le reste, avec un tuyau, ils l’ont transporté dans le bassin de l’orphelinat, qui , en cas d’incendie, pourrait même l’éteindre.

Le volet du four de Peytchalem donnait sur la route. Les Turcs, du côté de la route, ont versé du pétrole et ont mis le feu au volet. Ils étaient persuadés que nous n’avions pas d’eau et que l’incendie allait se propager, mais nous, au moment où le volet a commencé à brûler, nous avons immédiatement, petits et grands, été chercher des pavés de la cour et les spécialistes ont construit un mur du côté intérieur et ont fermé l’ouverture. Les Turcs n’ont pas atteint leur but. Derrière le volet, ils ont vu le mur qui s’élevait, ils se sont étonnés de ce miracle...

Nous sommes restés dans l’orphelinat de Peytchalem de Marache, sous la direction de Mr. Limon. A l’époque où j’ai séjourné dans l’orphelinat, les petits jouaient, mais les grands apprenaient un métier ; ils apprenaient à coudre des pantalons, des chemises...On cousait à la main, et on filait la laine, on tricotait des bas, des chaussettes, avec 5 aiguilles.

Un jour deux gendarmes turcs sont venus dans notre orphelinat. Nous étions à l’étage en train d’écouter un cours en arménien. Nous avons été prévenus.

Notre professeur, M. Yertchanig, nous a dit : "cachez vite vos livres d’arménien". Nous les avons immédiatement cachés. M. Yertchanig s’est mis à nous parler en turc, et en agitant la baguette qu’il tenait à la main, a commencé à nous faire des remarques : "Né itchin yokharta oynuyorsiniz, énin havleya oynayenez (pourquoi jouez-vous à cache-cache, allez jouer dans la cour !) de sorte que les Turcs sont entrés, et ont vu que nous parlions en turc.

Plus tard, l’orphelinat de Peytchalem a été transformé en caserne. En 1922, nous avons été transférés à l’orphelinat de Yépgorn. Puis les Anglais sont venus, ils ont rassemblé les orphelins arméniens, ils nous ont sortis et nous ont placés devant l’hôpital allemand. Ils nous ont fait asseoir dans des voitures à cheval. Je me rappelle que quelqu’un a demandé à son voisin : "quel jour sommes-nous aujourd’hui ?" et l’autre a répondu : nous sommes le 12 mai. Puis on nous a conduits à Kilis, puis à Alep, ensuite à Homs. Là-bas, après être restés six mois sous les tentes, nous les orphelins avons été conduits à Beyrouth, Djebel Antélias. Il y avait là 1550 orphelins venant de tous côtés. Moi j’avais le numéro 1387. De sorte qu’à partir de 1924, j’étais à l’orphelinat d’ Antélias. Là j’ai appris le métier de tailleur.

Après, j’ai épousé une orpheline comme moi, Takouhie. Nous nous sommes installés, nous avons eu des enfants. En 1946 nous sommes venus en Arménie. En 1949, nous avons été exilés sans motif. Puis nous avons été réhabilités, nous sommes revenus. Maintenant mes fils ont grandi. L’un est rentré de l’armée soviétique sérieusement malade. Nous avons l’intention de l’emmener en Amérique pour le faire soigner, et avoir un peu de vie tranquille.

Témoignage recueilli par Verjine Svazlian.

Traduction Louise Kiffer 30/9/06

samedi 30 septembre 2006,
Stéphane ©armenews.com


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