Nouvelles d'Armenie    
GENOCIDE
Génocide Arménien : Un témoignage par jour


Récit de Kévork Tchiftdjian

Né en 1909 à Moussa Lér

Je suis né au village de Kiapoussié du Moussa Lér. Avant que la bataille héroïque ait commencé, mon père a emporté à la montagne notre lit et notre nourriture, puis il est venu nous chercher. Les Turcs, environ 4 à 500 soldats, avaient déjà encerclé notre village, puisque notre village était tout près de la route principale.

Tous les ânes que possédaient les fellahs sont montés et nous ont emmenés à Antakya, et de là à Hamma. Beaucoup avaient soif, il n’y avait pas d’eau. Les vieux ne pouvaient pas marcher, ils sont restés sur la route. J’avais 3 frères et une sœur, ils sont tous morts. Nous sommes arrivés à Hamma. Mon grand-père était assis par terre. Un gendarme est venu et lui a dit :

"Je vais t’emmener à l’hôpital". Il l’a emmené.

Le lendemain, mon père est allé voir son père, il n’y était plus, il avait été emporté avec des milliers d’autres Arméniens dans des chariots.

Il y avait un endroit où l’on nous a tous parqués. Il y avait là un insecte qu’on appelait "kana" dont la piqûre était mortelle. Il n’y avait rien à manger. Nous avions faim. Dans les ordures, nous trouvions des épluchures d’oranges, que nous mangions comme de la salade. Il y avait comme moi des enfants de 5-6 ans, une quarantaine ou cinquantaine. Il y avait un pacha turc, il donnait à chacun un morceau de pain. Il m’a dit : "je te donnerai une pièce de monnaie, viens balayer ma maison".

J’ai été balayer, mais il ne m’a pas donné d’argent. Il m’a battu, je suis tombé, je saignais. Dès que j’en ai eu la force, je me suis sauvé dans le désert. Là j’ai vu un Arabe qui faisait sa prière rituelle. Ils m’ont attrapé, ils m’ont attaché sur un cheval, mais je me suis sauvé. Il y avait un village qui s’appelait Farpo.

Le soleil s’était couché, j’avais peur que les chiens me mangent. Je suis tombé de fatigue, j’ai dormi près d’une maison. Le matin j’ai vu des vaches qui broutaient de l’herbe, moi aussi je me suis mis à manger de l’herbe. J’ai vu qu’il y avait du lait caillé, j’ai voulu en prendre, mais quelqu’un m’a donné un coup de massue sur la tête. Je suis tombé comme mort. La nuit je me suis réveillé, je tremblais de froid. Je suis entré dans un tandour, je me suis réchauffé. Le matin, la femme arabe est venue, elle m’a dit : "Lève-toi" ; j’étais couvert de cendres et aux endroits où j’avais saigné, le sang avait séché. Elle a dit : "Allah, ya khroupéytoun, ya haram, min tarapak" (que Dieu détruise sa maison, hélas, qui t’a frappé ?)

Elle m’a fait asseoir, elle m’a donné du pain.

Pendant que je mangeais, une femme est venue, elle m’a serré dans ses bras. J’ai vu que c’était ma tante. Elle a dit : mon chéri, je vais t’emmener à ton père et ta mère.

Et elle m’a raconté que le pacha qui donnait un morceau de pain à chacun des enfants avait mis du poison dans le pain, et qu’ils avaient rempli un fourgon d’enfants morts, et l’avaient vidé dans une fosse. A Aintab, ils avaient aussi rempli l’église d’enfants, ils les avaient arrosés de pétrole et y avaient mis le feu, pas un seul n’en était sorti vivant. En ce temps-là c’était Djémal Pacha qui gouvernait. Il s’était fait un harem avec les Arméniennes de 9 à 14 ans. C’est pourquoi les Arméniens l’avaient tué.

Le lendemain, une vieille femme est venue : "va vider les ordures et nettoyer le seau". Je l’ai fait, mais elle ne m’a rien donné à manger.

On a emmené mon père à l’armée, pour creuser des tranchées. Nous sommes restés, moi, ma mère et le bébé. Maman est tombée malade, elle est devenue folle. Le bébé avait faim. Moi j’allais traire le lait des chèvres, je le lui apportais pour qu’il le boive. Ensuite, nous sommes allés déposer cet enfant, mon petit frère, devant la porte de l’église puisque nous ne pouvions plus le garder. Une famille arabe chrétienne est venue le prendre et l’emmener.

En 1918, nous sommes retournés à pied de Hamma à Moussa Lér, il n’y avait rien à manger, et pas d’eau non plus. Nos concitoyens n’étaient pas encore rentrés de Port-Saïd. Les Turcs nous ont vus.

Ils ont dit : "les Guiavours sont revenus !" ils se sont sauvés à toutes jambes.

Mais les chacals et les bêtes sauvages nous faisaient peur la nuit.

Peu à peu, la population a commencé à revenir à Moussa Lér. Ils se sont mis à semer, à travailler la terre, nous avons survécu, nous sommes restés en vie.

Récit recueilli par Verjine Svazlian

Traduction Louise Kiffer le 16 septembre 06

samedi 16 septembre 2006,
Stéphane ©armenews.com


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