Nouvelles d'Armenie    
GENOCIDE
Génocide Arménien : Un témoignage par jour


Récit n° 117

Marqarit Sarkis Nazarian

Née en 1910 à Kharpert

Du côté de mon père, ils avaient émigré de K’ghi (villayet d’Erzeroum) , disait-on, mais du côté de maman, ils étaient de Kharpert.

Ma mère était la fille d’une institutrice. On appelait mon grand-père Garabed Varjabed. Mon père et mon oncle enseignaient à l’école arménienne.

Mon père s’appelait Sarkis Torossian. Mon père venait de Guiliguia (Cilicie) et s’était battu aux côtés des volontaires arméniens en 1918 dans l’espoir que les autorités allaient nous accorder l’indépendance. Notre village était très bien géré. Il n’y avait pas un village aussi riche que le nôtre, l’eau était abondante, les terres aussi, et les revenus aussi. A la maison on avait tout : l’huile, la viande, le pain. On n’allait chercher à la ville que le savon, le sucre et les tissus. Nous avions dans notre village des fruits, des pastèques, (chlor ?) On semait des figues. Nos mûres blanches n’avaient pas de pépins, on les faisait sécher, moudre et pétrir avec le "bobok" (coquille verte de la noix fraîche). Notre pâte de fruit , nous l’étalions sur une toile de coton, sur la table, elle était très propre. Pour le repas, nous mangions des keuftés, sarma et madzoun.

Jusqu’au massacre de 1915, Arméniens et Turcs s’entendaient très bien. Quand la guerre a éclaté en 1914, ils ont ramassé les hommes et jeunes gens, ils les ont emmenés, et ensuite nous avons appris qu’ils les avaient tués et jetés à l’eau. Ma tante l’avait vu de ses propres yeux, elle nous l’a raconté, puis elle s’est versé du poison, l’a bu et elle est morte.

Les nôtres combattaient, mais le Catholicos a dit : "Ne vous battez pas, rendez-vous !" Les nôtres ont donc rendu leurs armes. Puis les Turcs nous ont rassemblés, et ont emmené ceux qui avaient des troupeaux. Ils n’ont pas emmené les artisans.

Les zaptiyés (soldats) turcs nous ont attachés, deux à trois cents enfants, avec des cordes, pour nous jeter dans l’Euphrate. Mais au même moment l’ordre est arrivé de ne rien nous faire. Ils nous ont emmenés à Guiliguia. Après l’armistice, beaucoup étaient squelettiques, beaucoup étaient blessés ou malades en arrivant à Adana. Ma mère était venue avec eux, mais dans quel état ! Ils l’avaient frappée à Der-Zor, et ses intestins étaient sortis, ma mère pour ne pas mourir, avait défait sa ceinture et se l’était attachée très serrée. Mais elle n’avait déjà plus de force, quand elle m’a vue, elle m’a serrée dans ses bras et a dit : "ma pauvre enfant !" et elle est tombée morte.

Le Vali turc avait pris mes frères et les avait placés dans une école turque.

En 1918, nous sommes retournés chez nous. Nous avons vu que notre maison n’était pas démolie, mais les portes et les fenêtres avaient été enlevées. A l’intérieur, tout avait été pillé. Nous avons commencé à reconstruire ce qui avait été saccagé. Nous avons de nouveau semé, sarclé. En 1922, les Américains nous ont amenés à Alep. Moi je travaillais dans une maison de couture, pour les Américains. Ils envoyaient nos ouvrages en Amérique.

Je me suis mariée, nous avons déménagé à Beyrouth.. Nous avons eu deux filles et un garçon : Alice, Arménouhie, Hovannès. Nous n’étions pas riches, mais nous vivions bien.

En 1947, nous avons été rapatriés. Nous sommes arrivés à Batoum, on nous a fait descendre, on nous a donné à chacun un truc noir, je me demandais ce que c’était, ne m’en parlez pas, c’était du pain ! Il y avait la famine. Nous sommes venus en Arménie, on nous a amenés à Noubarachén, ensuite cela s’est appelé "Sovétachène. Nous avons commencé à vendre nos habits, nos bijoux, pour vivre. Je suis entrée à l’orphelinat pour faire la cuisine. Mon mari est entré au Kolkhoze.

Nous, les nouveaux venus, étions travailleurs. C’étaient des artisans, tailleurs, orfèvres, cordonniers. Tout était cher. Moi j’étais la cuisinière de l’orphelinat. Je ne savais pas ce que c’était que voler. Dans nos idées, le vol était ce qu’il y a de plus honteux. Un jour ma collègue me dit : " pourquoi tu gardes ta part pour tes enfants, tu n’as qu’à voler" ! Mais moi je ne pouvais pas faire ça ; tout le reste de mon temps est passé en privations. Quand nous sommes venus en Arménie, nous croyions qu’on allait nous rendre nos terres de Turquie, mais on ne nous a rien rendu. Et la terre ici, ce n’est que pierres et pierres.

Mon mari est mort en 1980. Maintenant les Arméniens s’en vont. Moi je reste avec ma misère.

Ceux qui se battent pour le Karabagh, qu’ils se battent aussi pour nos terres !

Récit recueilli par Verjine Svazlian. Traduit par Louise Kiffer le 5 septembre 06

mardi 5 septembre 2006,
Stéphane ©armenews.com


CET ARTICLE VOUS A PLU ?  POUR AIDER LE SITE A VIVRE...
Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)

    
     Imprimer l'article




THEMES ABORDES :
Génocide