Enquête
LE MONDE | 12.05.06 | 15h35 • Mis à jour le 12.05.06 | 15h35 http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-771093@51-749982,0.html
Des minorités chrétiennes d’Orient, on a souvent cru qu’elles seraient balayées par le vent de l’histoire. Que leurs divisions, les discriminations dont elles souffrent et l’émigration finiraient par avoir raison de leur résistance puisée, depuis deux millénaires, dans une histoire prestigieuse et une foi radicale. Venus principalement du Proche-Orient, héritiers des premières communautés chrétiennes (Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Constantinople, etc.), onze patriarches et chefs d’Eglises catholiques - dont le cardinal Nasrallah Sfeir, chef spirituel des maronites, Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem, Mgr Grégoire III Laham, patriarche de l’Eglise melkite - seront en France, du 15 au 24 mai, pour répéter que les chrétiens d’Orient sont un "enjeu de civilisation" dans des pays terrassés par la guerre, les désastres économiques et la montée de l’extrémisme islamiste.
Ils seront reçus, lundi 15 mai, par Jacques Chirac, avant de sillonner la France et les communautés de l’émigration. L’invitation vient de l’Œuvre d’Orient, réseau d’entraide (100 000 donateurs) créé il y a 150 ans à Paris, alors que la France avait encore rang de puissance protectrice des chrétiens de l’Empire ottoman. La délégation comptera aussi des chrétiens de l’Inde (issus de l’extension vers l’Asie des premières communautés syriennes) et d’Ethiopie, des catholiques de rite byzantin ("uniates") d’Ukraine et de Roumanie. Mais l’attention va se concentrer sur la situation, jugée "catastrophique", des chrétiens d’Irak, d’Egypte et de Palestine, voire de Turquie et du Liban.
Le chaos irakien, l’isolement iranien depuis la crise nucléaire, les manifestations contre les caricatures de Mahomet (publiées dans des pays "chrétiens") ont aggravé la marginalisation de ces minorités. Présente en Mésopotamie depuis deux mille ans, la population chrétienne d’Irak a diminué d’un tiers depuis le conflit Iran-Irak et les deux guerres contre Saddam Hussein (1991 et 2003). Elle n’est plus que de 650 000, soit moins de 3 % de la population. Des églises ont été attaquées à Bagdad, Kirkouk, Mossoul. Les chrétiens continuent de se réfugier au Kurdistan irakien, en Jordanie, en Syrie, au Liban et, pour les plus aisés, en Amérique du Nord.
En Egypte, les coptes aussi se disent victimes des gains des Frères musulmans. Aux élections de novembre 2005, un seul député chrétien a été élu contre... 88 Frères. Cinq autres ont été "nommés" par le président Hosni Moubarak en vertu de son privilège constitutionnel. "Il y a une mainmise des islamistes sur un pays qui tourne à la dictature héréditaire", se lamente un responsable copte sous couvert d’anonymat. Aux discriminations dans l’accès aux emplois publics s’ajoute la radicalisation religieuse. La Haute-Egypte est, depuis longtemps, le théâtre d’agressions antichrétiennes (et de règlements de comptes entre confessions), mais des heurts - 1 mort et 50 blessés - ont aussi eu lieu, mi-avril, à Alexandrie. Et l’exode continue.
Il se poursuit également dans les territoires occupés de Cisjordanie, à Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza. Les chrétiens palestiniens ne seraient plus qu’entre 50 000 et 80 000. Aux dernières élections, la majorité s’est portée sur les listes du Fatah, mais des chrétiens ont aussi voté pour le mouvement islamiste victorieux du Hamas. Et le maire chrétien de Bethléem a été élu grâce à son soutien. Les chrétiens jouent un rôle dans la direction de l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, et six sièges sur 88 leur sont réservés au Conseil législatif. Mais ils s’inquiètent de l’islamisation de la société, des restrictions à la circulation (le "mur" israélien) et de la menace du terrorisme.
Au Liban et en Turquie, des progrès sont signalés. "Les maronites se sentent plus forts dans le nouveau contexte politique libanais", estime un responsable. La voix du patriarche Sfeir est l’une de celles qui se sont fait le plus entendre pour un retour à l’indépendance du Liban contre l’occupation syrienne. 40 % des chrétiens (maronites, melkites, etc.) auraient quitté le pays depuis le début de la guerre, en 1975, mais la diaspora, à Paris ou à Lyon, est active et garde des liens puissants avec leur patrie.
Enfin, dans un pays comme la Turquie qui fait des efforts pour être fréquentable, les chrétiens (arméniens, chaldéens, syriaques, assyriens) constatent de "petites ouvertures" : restauration d’églises, autorisation de chanter dans les langues d’origine, etc. Mais le génocide arménien, la laïcisation et l’islamisation ont vidé le pays de sa population chrétienne (0,1 %). Le souvenir pèse aussi dans des villages chrétiens du Sud-Est qui, pris en otage entre la guérilla kurde et l’armée turque, ont été rasés.
Au-delà de leurs divisions confessionnelles et rituelles - qui sont autant de moyens d’affirmer leur enracinement -, la plupart des patriarches et évêques orientaux encouragent leurs fidèles à militer pour la démocratisation, le développement de leurs pays et à vivre avec les musulmans "sous le regard de Dieu". Encore faut-il que leurs dirigeants politiques respectent leurs droits dans des sociétés où le pluralisme confessionnel ne devrait pas être faiblesse mais richesse, non pas naïveté mais fidélité.
Henri Tincq
Article paru dans l’édition du 13.05.06
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