
Soixante et un ans après la libération du camp nazi d’Auschwitz, toute l’Europe a solennellement marqué vendredi le souvenir des six millions de Juifs assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale, à l’occasion de la première Journée internationale de l’Holocauste.
Plusieurs centaines de survivants se sont rassemblés par une température glaciale à Birkenau, l’usine de la mort du complexe d’Auschwitz.
"Auschwitz est le plus grand cimetière européen où il n’y a pas de tombes. Il est d’autant plus important de garder la mémoire de ce qui s’est passé ici (...), de la garder pour les prochaines générations, en hommage aux victimes et comme un avertissement à un monde toujours empli de haine et d’agression", a déclaré sur place le Premier ministre polonais Kazimierz Marcinkiewicz.
Le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a quant à lui dénoncé le "mensonge" des négationnistes.
"Le souvenir est la meilleure riposte face à ceux qui affirment que l’Holocauste est une invention ou une exagération", a plaidé M. Annan, dénonçant un "mensonge issu d’esprits fanatiques que nous devons dénoncer en toutes circonstances".
"Le souvenir est un garde-fou pour l’avenir", a poursuivi le patron des Nations Unies dans un message remis à la presse. "Si nous nous en souvenons, nous pourrons rester à l’affût des signes avant-coureurs".
La première Journée internationale de commémoration des victimes des camps nazis, instituée le 1er novembre par l’Assemblée générale de l’ONU, survient alors que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a suscité un tollé le mois dernier en mettant en doute la réalité de l’Holocauste parlant d’un "mythe du massacre des Juifs".
A Berlin, l’ensemble de l’hémicycle —où étaient rassemblés entre autres la chancelière Angela Merkel, le président Horst Köhler, l’ancien ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer et des jeunes, notamment français et polonais, engagés dans la lutte contre l’extrême droite— a observé, debout, une minute de silence qu’ont finalement rompue les mesures d’un quatuor à cordes.
Le professeur Ernst Cramer, survivant du camp de Buchenwald, était le principal orateur de cette cérémonie, observée chaque année à Berlin, où fut décidée "la solution finale" lors de la Conférence de Wannsee le 20 janvier 1942.
"Le pire", a dit en évoquant ses souvenirs de l’Allemagne nazie Ernst Cramer, qui fête samedi ses 93 ans, était de voir "comment les Allemands s’étaient habitués au mal" sous Hitler.
"Heureusement il y a eu des exceptions", a ajouté cet ancien journaliste, en évoquant le cas d’un militaire allemand de Prusse-orientale qui prit les armes "comme Allemand et comme chrétien" pour défendre une synagogue contre les nazis.
Evoquant le mouvement néonazi particulièrement actif en ex-RDA, Ernst Cramer s’est voulu rassurant : "il n’y pas de raison de s’inquiéter si nous restons tous vigilants".
"Il est de notre responsabilité commune qu’Auschwitz ne se répète pas", a dit Norbert Lammert, président du Bundestag.
Il s’en est pris au président iranien Mahmoud Ahmadinejad, indiquant "les dernières semaines nous ont montré à quel point nous avons besoin de cette commémoration (de la libération du camp d’Auschwitz), pas seulement nous les Allemands", a dit le président conservateur du Bundestag.
Un tramway historique, identique à ceux qui roulaient dans le ghetto de Varsovie entre 1940 et 1943 avec son étoile de David en lieu et place du numéro, a circulé à vide jeudi et vendredi dans le centre de la capitale polonaise, à la mémoire des victimes de l’Holocauste.
"C’est un tramway dans lequel personne ne monte et dont personne ne descend. Il doit rappeler le souvenir du peuple juif disparu", a expliqué Golda Tencer, directrice de la fondation polono-américaine Shalom, à l’origine de ce projet inédit.
Le tramway, portant une étoile de David à l’emplacement habituel du numéro de la ligne et d’une plaque avec les noms des terminus Muranow-Leszno dans l’ancien quartier juif de Varsovie, était illuminé de l’intérieur et s’arrêtait seulement une fois lors sur son parcours.
Ce seul arrêt de quelques secondes était prévu à Umschlagplatz, la place d’où les nazis, à partir du 22 juillet 1942, ont embarqué les juifs dans des trains pour les camps de la mort.
La puissante Eglise catholique polonaise avait pour sa part appelé tous les Polonais à allumer une bougie à leur fenêtre vendredi en fin d’après-midi à la mémoire des morts de l’Holocauste.
En Estonie, un pays balte envahi par l’Allemagne en 1941, le gouvernement a publié jeudi soir une déclaration pour "regretter" que des Estoniens aient participé au massacre des quelque 10.000 Juifs du pays aux côtés des occupants nazis.
En Lituanie, une cérémonie a eu lieu au camp nazi de Paneriai, où quelque 100.000 personnes, en grande majorité des Juifs, ont été tués.
A Belgrade, où environ 5.000 Juifs et Tziganes ont été tués dans le camp de Topovske supe, le Premier ministre serbe Vojislav Kostunica a inauguré un monument à la mémoire des victimes.
"Nous devons lutter contre toute sorte d’intolérance, de ségrégation raciale, religieuse ou nationale et toute sorte d’exclusion", a dit M. Kostunica, dont le pays a participé dans les années 90 à une guerre civile dans l’ancienne Yougoslavie.
Des cérémonies officielles ont également eu lieu à Prague, Madrid, Stockholm, Oslo ou encore Helsinki.
A Budapest, les principaux responsables politiques ont regardé au parlement des extraits du film hongrois "Sans destin", fondé sur la vie d’Imre Kertesz, prix Nobel de littérature, qui a survécu aux camps de la mort.
Le ministre français de l’Intérieur Nicolas Sarkozy a pour sa part envoyé un message à la mémoire des juifs de Salonique, dont près de 90% ont péri dans les camps nazis, destiné à être lu lors d’une cérémonie commémorative.
Dans son message, M. Sarkozy a écrit : "Nous devons honorer la mémoire de ces hommes déportés et de toutes ces vies brisées. Nous le leur devons. Je le dois moi-même à la famille de mon grand-père".
Le grand-père maternel de Nicolas Sarkozy était issu de la communauté juive de Salonique.
Il rappelle que 50.000 juifs de cette ville, principal foyer du judaïsme dans les Balkans, ont été exterminés dans les camps nazis à partir de 1943.
Il ajoute qu’en tant que responsable des cultes en France, il est investi "de l’importante mission de donner une place à la foi et aux espoirs de chacun, de combattre les engagements religieux qui ne seraient pas respectueux de la liberté de l’Autre".
Dans un communiqué publié à cette occasion le ministère turc des Affaires étrangères déclare « en ce jour significatif, nous commémorons avec respect les décès de toutes les personnes qui sont mortes durant l’Holocauste de la seconde guerre mondiale. Nous espérons que toute l’humanité apprendra les leçons nécessaires de cette période horrible et sans lumière dans l’histoire, de sorte que des événements semblables ne se répètent pas ».
En déplacement au Pays de Galles le premier ministre anglais a commémoré jeudi soir cette journée du souvenir au centre du Millennium affirmant que « rien ne se compare à l’Holocauste dans l’intensité de son mal, rien à la douleur affligé à un peuple parce que c’était un peuple, rien à la portée horrible de son ambition inhumaine, et rien à la combinaison d’une cause atroce et de mauvaises actions qui pendant un moment ont menacé d’engloutir notre monde tout entier ». Peu de temps après avoir fini son intervention, M. Blair a été apostrophé par un membre de l’assistance protestant contre la lâcheté du gouvernement britannique face à la reconnaissance du génocide arménien de 1915. Devant le manque de réaction du premier ministre le protestataire a préféré se retirer volontairement.
Notons que le Conseil musulman de Grande-Bretagne (MCB), a pour la sixième année consécutive boycotté la cérémonie. En 2001 le Conseil musulman de Grande-Bretagne (MCB) avait dans un communiqué de presse affirmé que son absence était due « à l’exclusion de la cérémonie du souvenir des génocides et des violations des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, dans le Jammu et le Kashmir et ailleurs" et que par ailleurs la cérémonie "inclut la question controversée du [ ] prétendu génocide arménien aussi bien que le prétendu génocide gay".
Tandis que le ministre italien des Affaires étrangères Gianfranco Fini présentait un livre avec la liste des quelque 400 Italiens à qui l’institut israélien Yad Vashem a attribué le titre de "Justes parmi les nations" pour avoir sauvé des Juifs au péril de leur vie plusieurs institutions locales ont souhaité associer à cette journée la mémoire arménienne.
L’université de Sienne a ainsi invité vendredi le professeur Gabriella Uluhogian, de l’université de Bologne, qui a parlé du génocide et de la manière dont cet événement est resté mal connu ou ignoré dans l’opinion publique mondiale.
Dans l’après-midi, les étudiants ont pu voir le documentaire, réalisé en 2005 par la metteuse en scène Valeria Paré, intitulé les "Cris du silence, l’histoire oubliée du génocide des Arméniens."
Le documentaire, réalisé avec la participation de Marcello Flores et Pietro Kuciukian, alternait de rares films de l’époque dont certains provenant des archives russes, avec des interviews de spécialistes internationaux et des rencontres avec quelques-uns des représentants les plus célèbres de l’identité du peuple arménien comme Charles Aznavour et le chanteur rock Serj Tankian.
De son côté, depuis le 27 janvier et jusqu’au 3 février, la bibliothèque intercommunale des communes montagnardes d’Esino-Frasassi qui regroupe plus de 10 communes soit 60 000 habitants organise une série d’événements pour faire connaître les "Autres Shoah" comme le génocide des Arméniens et le génocide au Rwanda.
Ainsi vendredi un marathon de la lecture a eu lieu dans les instituts de Sassoferrato (siège de Genga) et de Serre Saint Quirico, à partir du livre "Condamné à tuer. Mémoires d’un patriote arménien" de Shiragian Arshavir.
Jeudi 2 février, dans différentes écoles, il est prévu la projection du film "Ararat" d’Atom Egoyan. Ces projections seront suivies par une rencontre avec Alice Tachdjian, auteur du livre "Pierres sur le coeur. Journal de Varvar, une fillette rescapée au génocide des Arméniens".
Dans un communiqué publié à l’occasion de la « Journée internationale de commémoration des victimes de l’Holocauste » le président du MRAX, Radouane Bouhlal confirme sa position en faveur de la pénalisation de la négation du génocide des Arméniens.
« L’actualité récente a montré à quel point une telle commémoration est essentielle, la question du négationnisme reste en effet une question cruciale dans notre démocratie :
Courrier du 4 janvier 2006 de l’Ambassadeur de Turquie au Parlement de la Communauté française Wallonie-Bruxelles contre une proposition de résolution appelant à insérer un chapitre consacré au génocide des Arméniens dans les manuels scolaires.
Plainte, déposée cette semaine, par une association rwandaise contre l’historien Pierre PEAN soupçonné de dénaturer le génocide des Tutsis.
Janvier 2006, 61ème anniversaire de la libération du camp de la mort d’Auschwitz, devenu symbole de l’entreprise génocidaire nazie. Essentiel, notamment quand on se rappelle les dernières provocations du nouveau Président iranien...
Précisément, on se rappellera qu’aux termes des débats parlementaires des mois de mai-juin 2005 portant sur un projet de loi modifiant la loi du 23 mars 1995 (tendant à réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l’approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale), la Ministre de la Justice a chargé la « Commission Interministérielle de Droit Humanitaire » de la question de la répression pénale du négationnisme en Belgique, aux fins de remettre un avis sur les implications multiples posées par une éventuelle modification de ladite loi de 1995.
Cette journée symbolique du 27 janvier fut également l’occasion pour le MRAX de défendre ses positions devant la Commission Interministérielle de Droit Humanitaire, chargée par la Ministre de la Justice de la question de la répression pénale du négationnisme en Belgique, aux fins de remettre un avis sur les implications multiples posées par une éventuelle modification de la loi du 23 mars 1995.
Au terme de l’audition, le président du MRAX Radouane BOUHLAL et le directeur Didier de LAVELEYE ont remis à la Commission le document ci-bas :
Aux termes des débats parlementaires des mois de mai-juin 2005 portant sur un projet de loi modifiant la loi du 23 mars 1995 tendant à réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l’approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale, la Ministre de la Justice a chargé votre Commission de la question de la répression pénale du négationnisme en Belgique, aux fins de remettre un avis sur les implications multiples posées par une éventuelle modification de ladite loi de 1995.
Dans le cadre de vos travaux, vous avez décidé d’alimenter vos réflexions par des auditions, dont celle du Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX). Particulièrement en ce jour du 27 janvier, date de la célébration de la 1ère « Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’holocauste », nous vous remercions d’avoir pris l’initiative d’entendre le MRAX, la plus ancienne organisation antiraciste belge née, il y a 60 ans, à la suite du génocide nazi précisément. Notre organisation a en effet « pour but la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Elle appelle à l’union et à l’action tous ceux qui entendent s’opposer aux discriminations, aux haines, aux préjugés fondés sur une prétendue race, la nationalité, la langue, la culture, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la confession ou les convictions philosophiques. Elle veut faire triompher l’amitié et la paix entre les peuples et promouvoir l’égalité et la fraternité entre les êtres humains. Elle contribue à la défense de la mémoire des victimes de persécutions racistes, commises notamment sous le nazisme » (article 2, alinéa 2, de nos statuts).
Votre courrier exprime le souhait de nous voir aborder les trois questions suivantes : « 1. Etes-vous favorables à l’incrimination pénale du négationnisme ? Envisageriez-vous une autre forme de sanction du négationnisme (notamment civile) ? 2. Dans l’affirmative, quels sont les faits qui selon vous doivent faire l’objet de sanctions pénales ? 3. Pensez-vous que d’autres situations que celles visées par la loi du 23 mars 1995 (génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale) devraient être couvertes par la loi ? ». 1. En termes de principe, réprimer pénalement le négationnisme en Belgique peut heurter le sens commun.
En effet, est-ce à la loi ou à un tribunal de prononcer l’Histoire ? Il paraît de prime abord excessif que la loi pénale ou le juge puissent réprimer la négation d’un fait historique, si douloureux soit-il. L’Histoire a ses exigences académiques propres, qui doivent rester indépendantes d’une quelconque « ligne historique juste » imposée par la loi, quelquefois fondée sur des considérations politiques intéressées, ou décidée par un tribunal.
En outre, est-ce à la loi ou au tribunal de faire œuvre de pédagogie citoyenne ? Le développement du sens critique, le travail de mémoire, l’émancipation individuelle et l’ouverture aux autres s’acquièrent essentiellement par un travail patient d’éducation permanente à la citoyenneté. La citoyenneté est d’abord question d’éducation, avant d’être questions de loi ou de tribunal.
Cependant, force est de constater qu’aucune association oeuvrant en matière de droits fondamentaux, aucun parti politique démocratique, ne demandent aujourd’hui l’abrogation de la loi du 23 mars 1995 tendant à réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l’approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale.
Dans le même sens, une partie importante des démocrates hostiles à l’idée de réprimer pénalement le négationnisme, admet qu’abroger une telle loi adresserait à l’opinion publique un message extrêmement négatif en matière d’antisémitisme. A l’heure où même un Chef d’Etat en exercice, tel le Président iranien Mahmoud Ahmadinejad, ose soutenir à la face du monde que le génocide des juifs est un mythe et que l’extermination de millions de juifs par les nazis est une légende.
Ce faisant, le MRAX plaide pour le maintien, dans l’arsenal législatif belge, de la loi de 1995, pour le simple motif que, dans les circonstances actuelles, elle reste essentielle dans la lutte contre le racisme.
2. Le principal argument invoqué à charge de la loi de 1995 est qu’elle porte gravement atteinte à la liberté d’expression. Le MRAX est très attaché à la liberté d’expression, laquelle est interprétée par une jurisprudence constante de la Cour européenne des droits de l’homme, comme celle qui « vaut non seulement pour les "informations" ou "idées" accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’est pas de " société démocratique" ».
Le législateur de 1995 a toutefois estimé que les libres manifestations d’opinions doivent être combattues lorsque : d’une part, elles menacent notre démocratie en tendant de réhabiliter une idéologie raciste et, d’autre part, elles offensent la mémoire des victimes du génocide et de leurs survivants. Dans notre passé, ce sont précisément des faits répétés de nature antisémite qui, agressant notre démocratie et harcelant nos concitoyens juifs, ont donné lieu à l’adoption de la loi de 1995, limitant ainsi la liberté d’expression certes, mais pour répondre à ce besoin social impérieux. La constitutionnalité de cette loi n’a d’ailleurs posé aucun problème, puisque la Cour d’arbitrage a admis « que le législateur intervienne de manière répressive lorsqu’un droit fondamental est exercé de manière telle que les principes de base de la société démocratique s’en trouvent menacés et qu’il en résulte un dommage inacceptable pour autrui » (arrêt n°45/96 du 12 juillet 1996, B.7.15.).
A la lumière des travaux préparatoires de la loi de 1995, le MRAX tient à insister : la loi de 1995 ne sanctionne pas en soi la simple négation, minimisation ou justification du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale. La loi de 1995 ne les sanctionne que lorsqu’elles visent à réhabiliter une idéologie raciste ou à offenser délibérément la mémoire des victimes du génocide et leurs survivants. Nous soulignons l’élément raciste intentionnel, qui caractérise par essence le négationnisme, car il n’est que rarement mis en avant dans les débats publics autour de cette question. Pour nous, organisation antiraciste, il s’agit pourtant de l’élément de base. La loi de 1995 ne sanctionne jamais celles et ceux - dont les historiens respectueux de l’Etat de droit et de notre démocratie - qui ne sont pas animés par des desseins racistes... la loi de 1995 n’a, en effet, pas du tout pour objet d’empêcher le questionnement sincère, la controverse argumentée ou la recherche historique objective et scientifique relative à un quelconque massacre, auquel d’aucuns entendent faire revêtir ou retirer la qualité de génocide. Pour le dire simplement, ce qui distingue une simple négation d’un négationnisme, c’est l’intention - raciste ou blessante à l’encontre des victimes - qui l’anime. Il ne peut donc y avoir de « négationnisme de bonne foi ».
Pourtant, la confusion règne dans les esprits, divise inutilement l’opinion publique et angoisse les historiens quant à leur liberté académique. Aussi et pour une meilleure sécurité juridique, pour améliorer l’accessibilité aux citoyens de la loi pénale de 1995, le MRAX invite le législateur à modifier la loi de 1995 de manière à y inscrire explicitement les deux conditions qu’il a estimé nécessaires pour son adoption... conditions dont la prise en compte a permis à la Cour d’arbitrage de valider la constitutionnalité de la loi de 1995 : pour rappel, la menace de notre démocratie par le risque de réhabilitation d’une idéologie raciste et l’offense à la mémoire des victimes du génocide et de leurs survivants.
3. Les situations, autres que celle visée par la loi de 1995 (le génocide des Juifs et des Tziganes commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale), sur lesquelles il convient de s’interroger au regard d’une modification éventuelle de la loi, sont le génocide des Arméniens commis par le régime jeune-turc ottoman pendant la première guerre mondiale et le génocide des Tutsis commis par le régime hutu power rwandais en 1994.
Cette suggestion repose sur une définition stricte du terme « génocide », auquel on ne saurait assimiler, sans risque de banalisation, les nombreux massacres de masse, si horribles soient-ils, qui ont jalonné l’histoire tragique du 20ème siècle (d’Oradour-sur-Glane à Katyn, de Sabra et Chatila à Srebrenicza). Si demain la contestation d’autres génocides - reconnus largement comme tels - posait problème à notre paix sociale, il sera alors temps de modifier, une nouvelle fois, la loi pour les y inclure. Cette considération se veut en parfaite cohérence avec la ratio legis de la loi : comme ses travaux parlementaires le montrent, la loi de 1995 se fonde sur le sentiment que la lutte contre le négationnisme s’avérait nécessaire au regard de la réalité sociale trop importante du négationnisme du génocide des Juifs, dans notre pays.
Comme c’est encore malheureusement le cas à l’encontre de nos concitoyens juifs, de nombreux témoignages attestent qu’ici et depuis plusieurs mois, nos concitoyens arméniens et tutsis subissent d’insupportables atteintes à leur histoire, histoire sur laquelle nous ne reviendrons pas puisqu’à ce jour, il ne fait plus aucun doute que notre pays reconnaît comme génocide les terribles massacres savamment réalisés - à partir de critères ethniques ou religieux - par le régime jeune-turc ottoman dès 1915 et par le régime hutu power rwandais en 1994.
Cette reconnaissance par notre pays n’est cependant pas le fait de tous nos concitoyens. Ces dernières semaines ont en effet mis la lumière sur des manifestations publiques, des déclarations, des commentaires sur internet, des écrits, des images ou des emblèmes, qui n’ont d’autre but que de chercher à approuver, justifier, minimiser grossièrement ou nier ces génocides. Les exemples les plus caricaturaux sont la somme des pressions et des appels régulièrement formulés pour supprimer le monument dressé à Ixelles en hommage aux Arméniens victimes du génocide, ou la thèse du « double génocide » concernant les terribles événements de 1994 au Rwanda.
Ici et maintenant, la négation, la minimisation, la justification ou l’approbation des génocides commis par le régime jeune-turc ottoman pendant la première guerre mondiale et commis par le régime hutu power rwandais en 1994 poursuivent, pour certains, les mêmes objectifs que ceux visés par la loi de 1995 à l’égard du génocide nazi : la réhabilitation d’une idéologie raciste et l’offense à la mémoire des victimes du génocide et leurs survivants.
En conséquence, en plus de plaider pour le maintien, dans l’arsenal législatif belge, de la loi de 1995 tout en améliorant sa précision, le MRAX demande l’élargissement de la loi de 1995 au génocide des Arméniens commis par le régime jeune-turc ottoman pendant la première guerre mondiale et le génocide des Tutsis commis par le régime hutu power rwandais en 1994.
Vous constaterez que nous ne retenons ainsi au total que ces trois génocides ; nous assumons pleinement cette « limitation » au champ d’application de la loi, car, restreignant la liberté d’expression et ayant des conséquences pénales importantes, cette loi se doit d’être particulière, exceptionnelle et hermétique à toute portée générale et abstraite en matière de génocide.
Nous insistons enfin sur la nécessité de ne pas suggérer une hiérarchie entre les divers comportements négationnistes (ceux dont la négation du génocide est punie et d’autres pas). Dans le cas contraire, vous n’empêcherez pas une hiérarchie entre les diverses victimes de génocide (celles dont la négation du génocide est punie et d’autres pas), et, par là même, une incitation à la concurrence entre elles ; ce qui peut entraîner ou alimenter le racisme intercommunautaire.
L’enjeu est, de ce point de vue, fondamental : nos concitoyens arméniens et tutsis ne doivent pas se retrouver isolés, convaincus qu’ils seraient les seuls à pouvoir défendre la mémoire de leur histoire... en réalité, de notre Histoire. C’est pourquoi, nous soumettons à votre meilleure attention deux propositions d’amendement à l’actuelle loi du 23 mars 1995 tendant à réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l’approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale :
celle d’amender l’actuel intitulé de la loi, par le passage suivant :
« L’intitulé de la loi du 23 mars 1995 tendant à réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l’approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale, est remplacé par l’intitulé suivant :
"Loi du (date) tendant à réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l’approbation du génocide commis par le régime jeune-turc ottoman pendant la première guerre mondiale, le génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale et le génocide commis par le régime hutu power rwandais en 1994" » ;
celle d’amender l’actuel article 1er de la loi, par le passage suivant :
« L’article 1er de la même loi est remplacé par la disposition suivante :
"Article 1er.
Est puni d’un emprisonnement de huit jours à un an et d’une amende de vingt-six à cinq mille francs quiconque, dans l’une des circonstances indiquées à l’article 444 du Code pénal et avec l’intention de réhabiliter une idéologie raciste ou d’offenser la mémoire des victimes du génocide et leurs survivants, nie, minimise grossièrement, cherche à justifier ou approuve le génocide commis par le régime jeune-turc ottoman pendant la première guerre mondiale, le génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale et le génocide commis par le régime hutu power rwandais en 1994.
Pour l’application de l’alinéa précédent, le terme génocide s’entend au sens de l’article 2 de la Convention internationale du 9 décembre 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide.
Le condamné peut, en outre, être condamné à l’interdiction conformément à l’article 33 du Code pénal" ». Nos deux propositions d’amendement sont la contribution modeste d’une organisation antiraciste qui lutte au jour le jour contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. Nous en avons besoin pour mener efficacement notre combat citoyen. Elle est une exigence pour notre société. Nous comptons vraiment sur votre soutien en la matière".
L’historien Yves Ternon a participé jeudi à une soirée de rencontre, organisée par le Département de l’instruction publique et le Théâtre Saint-Gervais de Genève, autour du génocide arménien.
Pour ce dernier « l’enseignement des génocides à l’école ne devrait pas uniquement être un paragraphe de l’histoire de la colonisation ou de la Deuxième Guerre mondiale ».
« Transmettre la mémoire aux jeunes générations fait partie de la prévention », a acquiescé Charles Heimberg, historien et enseignant.
« Il faut déjà dénoncer et sanctionner les premiers mots et gestes de discrimination a poursuivi Yves Ternon. Car, jusque aujourd’hui, aucun génocide n’a été empêché, on s’y prend trop tard. » « Et, au moment d’intervenir, l’opportunisme politique, les intérêts économiques et de pouvoir des acteurs impliqués rendent le droit international inapplicable », a enchaîné Sarkis Shahinian, coprésident de l’association Suisse-Arménie. « Le travail sur la mémoire n’est pas un devoir mais une nécessité », a insisté de son côté l’auteur dramatique Michel Beretti.
Pour Stefan Kristensen, doctorant en philosophie et représentant de l’association Utopiana, « l’oubli, le déni, tout comme une conception figée et obsessionnelle de la mémoire, sont générateurs de violences. C’est seulement en extériorisant le contenu traumatique qu’une pacification est possible. »
Janine Altounian, traductrice et essayiste, a indiqué que c’est« pour cela il faut un tiers, qui permet de se distancier de la douleur paralysante. Ce rôle est entre autres joué par la politique ou la culture. »
« Au sein de la diaspora arménienne, la prise de conscience du génocide évolue à travers les générations » a précisé Yves Ternon. Il a expliqué que les survivants directs ont intériorisé leur détresse, sans avoir la possibilité de l’analyser.
« A la suite de la Deuxième Guerre mondiale et de l’horreur de l’Holocauste, la conscience de ce qui c’est passé en 1915 se réveille, a constate l’expert. Cette deuxième génération demande la reconnaissance du génocide. » Parallèlement, le négationnisme de la Turquie reprend de plus belle. « La troisième génération s’exprime dans la colère et on assiste à l’apparition du terrorisme arménien. » Le sujet revient sur le terrain politique.
Selon Stefan Kristensen « le travail politique est important, mais pas une fin en soi. Avec la reconnaissance du génocide s’ouvre la possibilité de réfléchir sur la culture de la diaspora arménienne et sur ce qu’elle devrait être. »
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