Nouvelles d'Armenie    
Henri Cuny
La semaine de l’Ambassadeur :
analyser, expliquer, agir
Le point de vue de Henri Cuny


A travers le résumé d’une semaine de travail à Erevan, l’Ambassadeur de France nouvellement nommé en Arménie a accepté de nous faire entrevoir sa conception du métier diplomatique, ses motivations et ses espoirs. Fuyant langue de bois et technocratie, il nous fait part de son engagement personnel en faveur de l’avenir de ce pays.
Lundi : Soleil. Il ne m’a fait défaut que trois jours depuis le quinze janvier, date de mon arrivée sur le sol arménien. Au loin, mais si proche en même temps, l’Ararat (le « grand », le « petit ») émerge des brumes aurorales, telle une hallucination du passé, un souvenir des origines. Analyser... Erevan s’éveille dans cet intemporel. On décèle chez ses habitants une hésitation à prendre pied dans la réalité d’un nouveau jour. Il le faut pourtant. La lumière flatte le tuf rose de ma résidence, y cisèle la ferronnerie bleue des balcons, telles les enluminures d’un de ces manuscrits anciens que tout visiteur aura à cœur d’aller admirer au Maténadaran.
J’aurai garde de ne point commencer ma journée sans ce premier regard. Il est tôt. La chancellerie est encore déserte. Avant de prendre la chemise des télégrammes de la nuit que le garde a déposée sur ma table de travail, cette constatation est rassurante : il fait toujours beau en Arménie. Convaincre le tourisme étranger. Convaincre la jeunesse de ce pays du jour nouveau. Former les cadres de demain. Conjurer le passé en ne songeant qu’à l’avenir.
A l’apéritif, je reçois deux représentantes du Centre de formation de la Chambre de Commerce de Lyon. Celle-ci s’est beaucoup investie dans la création de l’Université française en Arménie, fleuron de notre coopération culturelle. Elle correspond à un vrai besoin arménien et, sans doute, régional. L’Arménie partage avec les jeunes Etats issus de l’éclatement de l’URSS les difficultés d’une économie en voie de transition vers le libéralisme. Dans le lourd héritage soviétique, la tradition nomenclaturiste se superposait à la tradition clanique. Il faut en sortir. L’Arménie a besoin de développement économique et de cadres.
L’U.F.A. est en fait une business-school aux standards européens.
Depuis que je suis arrivé, j’ai déjà rencontré tous les étudiants : on ne fera rien sans eux. Je leur ai tenu un discours sur la responsabilité : vis-à-vis d’eux-mêmes (le sérieux dans leurs études), de leur université (la valeur du diplôme dépend de leur valeur personnelle), de leur pays (l’Arménie de demain ne se fera pas sans eux). Ces jeunes sont brillants, motivés. J’aimerais les entendre parler plus souvent stages que visas ! Expliquer...
Mardi : Soleil. Visite de la Yerevan Brandy Company. Un investissement français réussi du groupe Pernod-Ricard. Plus de 92 % de la production est exportée vers les pays de la CEI. La YBC fait vivre plusieurs milliers de vignerons. Analyser... Cette réussite réside dans le mariage d’une tradition, d’un savoir-faire local, d’un tissu rural qu’il faut préserver et de l’apport de capitaux et d’expertise étrangère. Quelle n’est pas ma surprise de voir à côté des ateliers de stockage (dont on jugera l’importance si l’on sait qu’en simple évaporation naturelle il s’en échappe 500 000 litres d’alcool par an) une unité de tonnellerie directement inspirée des méthodes françaises !
Mercredi : Soleil. Respublika Armenia m’interroge sur la géopolitique et le Caucase Sud après les attentats terroristes de New-York du 11 septembre dernier. J’explique... Ces événements tragiques devraient conforter, si besoin était, la communauté internationale dans l’idée que la pérennisation des conflits locaux comporte plus d’inconvénients à long terme que d’avantages tactiques, tels qu’on pouvait les imaginer à l’époque de la guerre froide. Je suis prêt à prendre le pari d’une stabilisation régionale, parce qu’elle est nécessaire à tous. Et d’abord à l’Arménie.
Jeudi : Soleil. Pour ma première émission télévisée, on ne choisit pas les questions les plus faciles. Mais c’est de bonne guerre. « Nos personnalités officielles disent souvent que le dialogue politique franco-arménien devance sensiblement le dialogue économique. Croyez-vous possible l’entrée du capital industriel français en Arménie, dans un proche avenir ? » J’explique ... Un investisseur fait un double calcul : de rentabilité d’une part, de sécurité d’autre part : sécurité juridique des contrats, tenue des engagements, lutte contre la contrefaçon etc... Si cela est acquis, alors les îlots de développement que constituent la YBC ou la brasserie ABOVIAN (groupe Castel) pourront devenir des pôles de développement. Cela étant, l’Arménie me paraît, à l’instar des investisseurs précités, un pari à prendre : parce que je fais, précisément, le pari de la stabilisation du Sud Caucase et donc celui de la régionalisation du marché qui redonnera à l’Arménie sa vraie vocation de charnière entre l’Europe et l’Asie.
Vendredi : Soleil. Je visite l’école maternelle française. Association française de la loi de 1901, elle n’existe que grâce à l’initiative privée des parents. Pourtant il y a là 40 enfants qui sont prêts à me chanter « Sur le pont d’Avignon ». Les locaux sont clairs, les maîtresses dévouées, les gamins joyeux. Il faut les aider... Agir...
Samedi : Soleil. Le soir, je présente moi-même (en russe, émaillé de quelques mots d’arménien pour le contact direct avec le public) au parterre nombreux de la Philharmonie le Quatuor LINEAM composé de jeunes musiciennes françaises. Elles mériteront bien leur succès.
Dimanche : Soleil, toujours... Je flâne dans les rues. J’échafaude des plans. Agir... L’Université française en Arménie peut être cette passerelle que je cherche entre le monde étudiant et celui de l’économie. Il faut, en dernière année, impliquer les étudiants dans le devenir économique de leur pays : études, enquêtes, recherches de débouchés et de niches d’investissements. Il faut que l’Université française devienne un point focal de la coopération régionale française : offres de stages, encadrement. Nos groupes d’amitié et nos conseils généraux auront là l’assurance de travailler à l’avenir de l’Arménie. A titre d’exemple, le Président du Sénat vient de me confirmer l’inscription d’un crédit supplémentaire de 500.000 francs (76.224€) pour l’aménagement et l’équipement de l’UFA. Qu’il en soit remercié du fond du cœur ! La dimension européenne ne doit pas être oubliée non plus. Des partenariats permettront de mettre en place de nouvelles filières (technologiques, touristiques ). Ainsi l’UFA pourra devenir un phare régional de la démocratie et de la bonne gestion. Agir...
Le soir tombe. Dans les magasins de la rue Mashtots les vendeuses me connaissent déjà. Elles me font écouter des chansons françaises et me font part de leurs rêves. Analyser, expliquer, agir... Le triptyque est incomplet. Mais ce n’est pas un oubli. Juste une évidence. Il faut aussi aimer.
lundi 1er avril 2002,
Spidermian ©armenews.com

Henri Cuny est ambassadeur de France en Arménie.



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