Nouvelles d'Armenie    
Jean Tiberi
La reconnaissance du génocide arménien : de l’enjeu français à l’exigence européenne
Le point de vue de Jean Tiberi


La reconnaissance du génocide arménien de 1915 par les autorités françaises est une revendication ancienne des Arméniens de France. Elle est légitime au regard du devoir de mémoire. Mais est-elle nécessairement la meilleure voie qui s’offre à nous pour en faire un instrument pour l’avenir ? L’Europe d’aujourd’hui n’en finit pas de se débattre dans les cauchemars qu’elle a connus au 20ème siècle. Peut-être la fin des destins individuels, témoins de ces moments terribles, explique-t-elle ce souci de faire basculer la mémoire de l’individuel vers le collectif, de la minorité vers le national, pour mieux la préserver ? La France, en particulier, n’échappe pas à ce mouvement. Mais il a fallu attendre les courageuses déclarations de Jacques Chirac, pour que soit reconnue par la plus haute autorité de l’Etat la responsabilité historique du régime collaborateur dans la déportation de ses propres citoyens, au service de l’idéologie nazie Il ne saurait, à l’évidence, en être de même, s’agissant du génocide subi par les Arméniens en 1915, celui-ci ayant été le fait, décidé mais jamais assumé, des autorités turques, Comparaison n’est point raison, surtout quand les plaies de l’Histoire saignent encore dans les mémoires. Nul, pourtant, ne saurait contester que la reconnaissance par la France du génocide de 1915 constituerait, à l’évidence, un immense soulagement pour les Français d’origine arménienne. Un soulagement de l’âme. Le 29 mai 1998, un premier pas important a été accompli dans cette direction, avec l’adoption à l’unanimité par l’assemblée Nationale, d’un texte reconnaissant officiellement le génocide. J’ai alors, naturellement, choisi d’apporter ma voix à ce vote ; car la mémoire, tout autant que le sentiment d’injustice, sont des notions qui me sont proches. La procédure parlementaire a ensuite connu les hésitations que l’on sait, à cause du cynisme du gouvernement actuel qui a fait stopper la procédure. Je souhaiterais, à ce stade, poser une question : peut-on raisonnablement dire, ou même penser, qu’il y aurait une Assemblée Nationale consciente de ses devoirs et amie de la communauté arménienne, et un Sénat qui ne serait ni l’un ni l’autre ? Une telle opinion ne résiste pas un instant à l’analyse Car j’observe qu’ailleurs en Europe, l’état de la question n’est pas plus avancé, en dépit des efforts des communautés arméniennes concernées. Seuls le Sénat belge, le arlement suédois, le Parlement italien se sont, où vont se saisir de la question, Mais parallèlement, c’est l’Europe toute entière qui a fait un pas en arrière, de ce point de vue, en accordant le 11 décembre 1999 à la Turquie le statut de candidat officiel à l’adhésion à l’Union. Comment, dès lors, poursuivre utilement dans la voie des reconnaissances nationales du génocide, quand l’ensemble supranational que représente l’Union fait mine d’ignorer la question ? Je crois en réalité que la reconnaissance du génocide arménien de 1915 est une question qui, aujourd’hui, n’est plus tant nationale qu’européenne. Veut-on, oui ou non, accueillir un nouvel Etat membre au sein de l’Union, au mépris des arméniens, hier, et des kurdes, aujourd’hui ? Quelles forces juridique et politique entend-on conférer à une reconnaissance du génocide arménien ? J’émettrai simplement une observation d’ordre juridique. Une reconnaissance par la France, ou par tout autre pays européen, n’aura au mieux que la valeur juridique la plus élevée, c’est-à-dire celle d’une loi nationale. Son contenu, par essence déclaratif, n’a aucun effet en droit international, et n’est donc pas opposable à la Turquie. Les reconnaissances en ordre dispersé que j’évoquais apporteraient, certes, une satisfaction aux différentes communautés d’origine qui vivent dans les pays de l’Union. Une victoire morale a, c’est vrai, une profondeur que n’atteignent pas les autres satisfactions. Mais n’y aurait-il pas, peut-être, une certaine forme de facilité à proclamer une reconnaissance sans effets juridiques, plutôt qu’à vouloir adopter un instrument ayant une véritable valeur juridique doublée d’une réelle portée morale ? Car la question qui vaut d’être posée n’est-elle pas, fondamentalement, celle de la reconnaissance par l’état turc lui-même du génocide arménien ? Je crois, sincèrement, que là demeure l’enjeu ; même s’il faut être conscient que cette reconnaissance ne résultera jamais d’un acte volontaire de la Turquie, mais bien d’un acte « sous contrainte ». Et cet enjeu est exactement à la mesure des possibilités de l’Union, qui peut créer cette contrainte. Je rappellerai simplement que le Parlement européen a posé dès 1987 cette condition à l’admission de la Turquie : pourquoi cette condition n’est-elle pas réaffirmée avec force, alors que la Turquie est plus que jamais aux portes de l’Union ? Les représentants français, et leurs collègues européens, ont désormais un rôle à jouer. Les différentes communautés d’origine arménienne qui vivent en Europe ne peuvent ignorer cette situation : il leur appartient d’agir en conséquence. C’est ainsi que le devoir de mémoire sera satisfait, et c’est ainsi qu’il nourrira l’avenir. Il y a urgence, alors même que l’Europe vient de connaître de nouveau, mais pour la première fois depuis cinquante ans, une ignoble « purification ethnique » sur son territoire.
lundi 1er mai 2000,
Spidermian ©armenews.com

Jean Tiberi est Maire de Paris.



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