Nouvelles d'Armenie    
Jack Lang
La victoire du devoir de mémoire sur la Realpolitik
Le point de vue de Jack Lang


Oublier les victimes du génocide arménien de 1915, ce serait les « assassiner une seconde fois » selon la forte expression d’Elie Wiesel. Afin de ne pas commettre cette faute grave, l’Assemblée Nationale a adopté à l’unanimité, le 29 mai 1998, un texte de loi exemplaire : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ». La simplicité et la netteté de cette formulation sont lourdes de sens. Il ne s’agissait pas ce jour-là de trancher un problème historique. Il était question de combler une lacune politique, question de courage et de justice. Le devoir de mémoire s’imposait à la Realpolitik.
La décision de l’Assemblée nationale revêtait plusieurs sens. D’abord, elle rendait justice aux Arméniens de France, modèles d’une intégration remarquable dans leur patrie d’adoption depuis la catastrophe de 1915. Elle était aussi un geste de sympathie envers l’ensemble du peuple arménien, tout récemment doté d’un Etat. Elle satisfaisait une exigence morale et une règle de droit : certains crimes sont imprescriptibles. Le génocide est de ceux-là. Reconnaître l’existence d’un génocide s’impose à tous, car un tel forfait interpelle l’humanité dans son ensemble. Le déni du génocide arménien et certaines de nos complaisances vis-à-vis d’un négationnisme odieux doivent être combattus sans relâche.
On sait aujourd’hui qu’il est impossible d’entamer un deuil sans que justice soit rendue et que les coupables soient, à tout le moins, désignés, quand il est trop tard pour les sanctionner. Turcs et Arméniens devraient se retrouver autour d’un travail commun sur la mémoire historique, afin d’apurer définitivement les comptes du passé et établir une relation de confiance tournée vers l’avenir.
Devoir politique, donc. Devoir intellectuel, aussi, non moins difficile. La décision de l’Assemblée nationale est un acte double : reconnaissance de l’événement passé, message pour les générations futures. Ne laissons pas le temps, les mauvaises raisons, les basses intentions, noircir jusqu’à la rendre illisible une page déjà trop obscure de l’histoire de l’humanité.
Cherchons à combler l’espace incommensurable entre la réflexion et l’expérience, que l’immensité rend indicible. Elie Wiesel admet que la tâche est ardue mais ô combien nécessaire : « qui n’a pas vécu l’événement jamais ne le connaîtra, et qui l’a vécu, jamais ne le dévoilera. Pas vraiment. Pas jusqu’au fond. ».
Le devoir de mémoire est une exigence morale permanente. Le Président François Mitterrand réaffirmait ainsi, en janvier 1984, aux Arméniens de France : « il n’est pas possible d’effacer les traces du génocide qui vous a frappés. Cela doit être inscrit dans la mémoire des hommes et ce sacrifice doit servir d’enseignement aux jeunes en même temps que de volonté de survivre afin que l’on sache, à travers le temps, que ce peuple n’appartient pas au passé, qu’il est bien du présent et qu’il a un avenir ».
C’est une vérité valable hier, aujourd’hui, demain, ici, ailleurs, partout. C’est pourquoi le Sénat ne peut pas continuer à se dérober à son devoir et doit donc reconnaître solennellement le génocide arménien. C’est le meilleur moyen pour que la France apporte sa contribution à l’établissement d’une relation apaisée et durable entre Turcs et Arméniens qui ont à engager ensemble un travail sur leur mémoire historique. Et ce qui est indispensable entre Turcs et Arméniens l’est tout autant entre Turcs et Kurdes.
mercredi 1er mars 2000,
Spidermian ©armenews.com

Jack Lang est député maire de Blois.



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