Nouvelles d'Armenie    
OPINION
Au Patriarcat de Constantinople, l’anti-Vartanank, par Sahag Sukiasyan


Le 9 février, l’Etat turc est intervenu de la manière la plus grossière dans les affaires religieuses de la communauté arménienne de Turquie et imposé son homme lige, l’archevêque Aram Atéshian, qui avait été destitué en mars 2017 de sa charge de locum-tenens du Patriarcat arménien de Constantinople. L’événement ne constitue malheureusement pas une première dans notre histoire. Il convient d’ailleurs de se souvenir que c’est le sultan Mehemet II, le conquérant de Constantinople, qui a fondé ce siège en 1461.

Il est encore un peu tôt pour analyser l’événement dans le détail. Une réalité demeure, Atéshian, n’est pas le pasteur légitime et attendu par la majorité des Arméniens de Turquie. La décision de l’assemblée ecclésiale qui avait canoniquement élu à cette charge l’archevêque Karékine Békdjian, alors primat des Arméniens d’Allemagne, a été violée sur l’ordre personnel de M. Erdogan. Celui-ci n’a pas hésité à intervenir directement dans les affaires religieuses de la plus importante communauté chrétienne de Turquie alors qu’il tente de s’imposer, le paradoxe n’est pas des moindres, comme le leader du monde musulman, tout en affirmant diriger un état laïque. Une fable à laquelle ne peuvent d’ailleurs croire que les naïfs « intellectuels » occidentaux ».

Après une rencontre entre Atéshian et le ministre de l’intérieur turc à Ankara la semaine dernière, celui-ci s’est déplacé en personne jusqu’à Istanbul le 9 février afin de présider durant trois heures une réunion à laquelle étaient convoqués un certain nombre de « responsables » paroissiaux et des « bienfaiteurs ». Le leader de cette assemblée d’oligarques a été Bédros Shirinoglu, responsable de l’hôpital saint- Sauveur, un autre proche arménien de R. T. Erdogan.

Les détails de cette longue séance ne sont pas encore connus - le seront -ils un jour ? - mais le même jour, le conseil ecclésial du patriarcat arménien de Constantinople s’est réuni et, conformément aux ordres du pouvoir, a rétabli Aram Atéshian dans ses fonctions. A l’exception du journal « Agos » qui titrait hier « Merci pour l’ingérence de l’Etat », les deux quotidiens traditionnels « Marmara » et « Jamanak » on choisi un ton « à l’ottomane » pour se féliciter de l’heureux dénouement de la crise et de l’intervention salutaire du pouvoir. Pour sa part, au terme d’une longue déclaration publiée par la presse, Aram Atéshian remercie vivement le ministre de l’intérieur et le président turc au nom duquel il ne manque pas d’accoler obséquieusement moult qualificatifs. Et d’ajouter : « Il nous faut donc demeurer fidèles aux enseignements de la sainte Bible. A cette étape des choses, nous devons nous souvenir de la citation suivante : Que chacun se soumette aux autorités qui nous gouvernent, car toute autorité vient de Dieu, et celles qui existent ont été établies par Dieu. C’est pourquoi celui qui s’oppose à l’autorité résiste à l’ordre que Dieu a établi, et ceux qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes. En effet, on n’a pas à craindre les magistrats quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu ne pas avoir à craindre l’autorité ? Fais le bien et tu auras son approbation, car le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, sois dans la crainte. En effet, ce n’est pas pour rien qu’il porte l’épée, puisqu’il est serviteur de Dieu pour manifester sa colère en punissant celui qui fait le mal. Il est donc nécessaire de se soumettre aux autorités, non seulement à cause de cette colère, mais encore par motif de conscience. C’est aussi pour cela que vous payez des impôts, car les magistrats sont des serviteurs de Dieu qui s’appliquent entièrement à cette fonction » ( Epître de saint Paul aux Romains 13, 1-6).

Le symbole est fort, car cette « Journée des dupes » a eu lieu le jour où le peuple arménien et son Eglise faisaient souvenir de la bataille d’Avaraïr en 451. Cette bataille posait pour la première fois sans doute dans notre histoire la question de la légitimité de la guerre et de la résistance au pouvoir temporel.

Pour l’occasion, Atéshian et ses partisans auraient pu s’inspirer de la réponse des Arméniens au roi de Perse qui voulait leur imposer de renier le Christ en s’ingérant dans leur vie spirituelle : « Cette foi, personne ne peut nous en faire changer, ni le feu, ni les épées, ni l’eau, ni tout autre terrible torture. Tous nos biens, toutes nos possessions sont entre tes mains. Nos corps t’appartiennent, dispose de nous comme tu le souhaites. Si tu nous laisses notre foi, nous te demeurerons fidèles, ne recherchant aucun autre seigneur sur Terre, et dans les cieux aucun autre dieu à la place de Jésus Christ. Car il n’existe nul autre dieu que lui ». Une sorte de laïcité avant l’heure. Ils ont lâchement opté pour ce terrible précepte hérité de la période ottomane « Baise et porte à ton front la main que tu ne peux pas couper » .

Dimanche 11 février, débute le Grand-Carême - Medz Bahk - puissions-nous méditer sur ces événements durant les 50 jours qui nous séparent de Pâques et espérons que les Arméniens de Constantinople, malgré tous ces aléas, pourront un jour élire un Primat digne de ce nom, un véritable évêque successeur des apôtres et des patriarches Zaven Yéghiazarian, Karékine de Trabzon, Mesrop Naroyan, Chnorhk Kaloustian.

Dans cette attente, honneurs et reconnaissance à l’archevêque Karékine Békdjian !

Sahag Sukiasyan

dimanche 11 février 2018,
Ara ©armenews.com


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