Nouvelles d'Armenie    
RENE DZAGOYAN
Pax Turkica


Peu après le putsch manqué du 15 au 16 juillet 2016 en Turquie, Christian Lindner, chef du parti libéral-démocrate allemand, déclarait à propos de la reprise en main de Recep Tayyip Erdogan : « Nous avons vécu un coup d’état semblable en 1933 après l’incendie du Reichstag. Il (Erdogan) est en train de construire un état autoritaire taillé seulement pour lui-même. » Quelques jours après, Heinz-Christian Strache, président du parti de droite autrichien FPÖ, lui faisait écho en rappelant, toujours à propos de la spectaculaire répression erdoganienne : « Nous avons déjà connu de manière spectaculaire de tels mécanismes ailleurs, comme après l’incendie du Reichstag, à la suite desquels un pouvoir absolu s’est imposé. » Dans la bouche de leaders germaniques, ces propos sont paroles d’experts. Si leur pronostic s’avère exact, en Turquie, pour les prochaines années, ça promet. Mais rappelons ce que fut l’incendie du Reichstag et voyons si la comparaison est exacte. Dès sa nomination au poste de chancelier le 30 janvier 1933, Adolf Hitler cherche à consolider son fragile pouvoir (il n’y a que deux ministres nazis au gouvernement) en déclenchant de nouvelles élections soigneusement encadrées par les 50 000 auxiliaires de police, SA, SS et Stahlhelm, recrutés par Göring. Le 1er février, le président du Reich, Hindenburg, signe le décret de dissolution des chambres, et fixe les élections au 5 mars. Dans la nuit du 27 au 28 février 1933, cinq jours avant le jour de l’élection, le Parlement allemand, le Reichstag, prend feu. La thèse officielle décrète un complot bolchevik. Le présumé coupable est arrêté sur le champ. C’est un communiste, naturellement. Au matin de l’incendie, le 28 février, un décret suspend toutes les libertés civiles et rétablit la peine de mort. Les jours suivants, plus de 10 000 hommes politiques, journalistes, avocats et autres, réputés opposants au parti nazi, sont internés dans les camps de concentration, dont Dachau. Qu’en est-il de la répression qui a suivi le putsch turc ?

Commençons par rendre justice à M. Erdogan. Hitler a décrété l’état d’urgence au lendemain de l’incendie du Reichstag. M. Erdogan, lui, n’a signé son décret que le mercredi 20 juillet au soir, soit quatre jours après la fin du putsch. Contrairement à Hitler, le président turc a donc pris le temps de la réflexion, ce qui est tout à son honneur. De plus, il n’a fait arrêter ou suspendre de ses fonctions aucun homme politique, même communiste (s’il en reste) mais, selon les chiffres officiels, seulement 25 000 fonctionnaires d’État, 15 200 employés de l’éducation nationale, 1 577 doyens d’universités, 5 322 militaires, magistrats et policiers, 118 généraux et amiraux. Alors que tous les médias ont été placés sous contrôle par le décret d’Hitler, celui d’Erdogan n’a permis de fermer que 24 chaînes de télévision et de radio et de museler seulement 34 journalistes. Au total, près de 52 000 personnes seraient ainsi internées ou placées sous surveillance. Pour terminer, le décret nazi du 28 février rétablissait la peine de mort, tandis que le président turc ne fait, pour l’instant, que le proposer au Parlement. Pour lui, la peine de mort doit être démocratique, ce qui est tout à son crédit. En résumé, comparée aux 10 000 arrestations du chancelier Adolf opérées en quelques semaines, la rafle des 52 000 comploteurs du président Tayyip réalisée en seulement quatre jours témoigne d’une nette supériorité du système répressif turc. Comme quoi, les Allemands ne sont pas toujours les meilleurs dans tous les domaines. Pour le reste, on objectera que M. Erdogan a été élu président démocratiquement en tout respect de la Constitution et qu’il ne peut donc pas être qualifié de « dictateur ». Mais là, soyons prudents, car Adolf Hitler lui aussi a été nommé chancelier du Reich démocratiquement et en tout respect de la Constitution de Weimar. C’est peut-être là leur point commun. Le seul ? La suite le dira.

La suite, pour le Führer, nous la connaissons. L’incendie du Reichstag ne fut que le prélude à l’invasion de la Tchécoslovaquie le 15 mars 1939, puis de la Pologne en septembre de la même année, au nom de la paix intérieure allemande, tant il est vrai qu’il n’y a rien de mieux qu’une bonne guerre pour consolider une dictature. Mais quelle guerre pourrait mener M. Erdogan ? Quel pays pourrait-il donc envahir pour consolider ce que d’aucuns appellent perfidement sa « démocrature » ? Quels sont donc ses ennemis qui mettraient en danger la paix intérieure turque ? Le 28 juin 2016, 41 personnes étaient frappées par l’attentat de l’aéroport d’Istanbul. Le Daesh. Le 20 août, 51 personnes dans un mariage kurde périssent par le suicide d’un enfant kamikaze. Le Daesh. Le 18 août, trois attaques ont fait 14 morts dans l’est du pays. Le PKK. Le 15, trois morts à Dyarbekir. Le PKK. Leur point commun : le Daesh et le PKK ont leur base arrière en Syrie. Le 28 avril 1939, à un télégramme de Roosevelt s’inquiétant des préparatifs de guerre de l’Allemagne, Hitler répondait par la dérision. En février 2016, le général Igor Konachenkov, porte-parole du ministère russe de la Défense, indiquait dans un communiqué avoir « de sérieuses raisons de soupçonner une préparation intensive de la Turquie pour une intervention militaire sur le territoire d’un État souverain : la Syrie ». M. Erdogan qualifiait cette déclaration de « risible ». Le rire d’Hitler préludait à la Pax Germanica. Reste à savoir maintenant si celui d’Erdogan ne prélude pas à la Pax Turkica. L’Histoire nous le dira.

dimanche 4 septembre 2016,
Ara ©armenews.com


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