Nouvelles d'Armenie    
RAFFI KALFAYAN
Les mêmes méthodes, les mêmes acteurs, les mêmes victimes


Ce lundi 20 juin, le pouvoir exécutif arménien a interpellé et mis en détention Jirayr Seffilyan, l’un des leaders du mouvement politique d’opposition « Parlement Fondateur », vétéran de la première guerre du Karabagh, chef du bataillon qui a libéré Shoushi en 1992. Les motifs invoqués : trafic et détention illégale d’armes en vue d’organiser un coup d’Etat. Nous voilà revenus au beau temps de l’Union soviétique, où Paruyr Hayrikian et le mouvement de l’Union pour l’Autodétermination Nationale étaient régulièrement accusés de complot et persécutés pour leur défense des intérêts nationaux arméniens. Ces méthodes étaient encore vraies en 1994 et 1995, où un groupe de militants tachnaks, libellé ensuite le « groupe des 30 » (parmi lesquels Vahan Hovhanissian, décédé, et Armen Roustamian) fût arrêté et emprisonné pour préparation d’un coup armé pour renverser le gouvernement. Le responsable du ministère de la sécurité nationale (KGB) qui procéda à ces arrestations à cette époque est aujourd’hui chef de l’Etat.

Les mêmes méthodes, les mêmes acteurs, les mêmes victimes ! Les victimes en l’espèce sont la liberté d’opinion et la sécurité de l’Arménie. Jirayr Seffilyan n’est que le dernier des détenus politiques dans la liste que beaucoup réfutent. Les anciens prévenus tachnaks, libérés à la faveur de l’arrivée au pouvoir de Robert Kotcharian en 1998 (mais dont les dossiers restent toujours pendants car l’affaire n’a jamais été jugée) sont aujourd’hui dans l’autre camp. Armen Roustamian, leur porte-parole, a clamé plus fort que le gouvernement (la FRA étant devenue le faire valoir démocratique de la coalition gouvernementale) qu’il n’y avait pas de prisonniers politiques en Arménie. Il sera curieux d’observer leur réaction devant cette nouvelle affaire, qui devrait leur rappeler des souvenirs.

La mise en détention de Seffilyan, quoi que l’on puisse penser de ses opinions et du mouvement qu’il codirige, est sans conteste à lire à la lumière des événements récents dans le conflit du Karabagh. Il a dénoncé publiquement les mensonges du gouvernement arménien sur la réalité des terrains et positions perdus ; ce qui a obligé le président Sarkissian à revenir sur ses propos et reconnaître ces réalités, et incidemment suggérer à ceux qui refusaient la perte de territoires de les reconquérir eux-mêmes. Certains journalistes, qui se sont rendus dans les villages frontaliers du conflit début avril, ont été empêchés d’enquêter. Pourquoi faire taire Seffilyan, pourquoi empêcher les journalistes d’investigation de travailler ?

Autant de questions que se pose la société arménienne, toujours prompte à diffuser des rumeurs. Plutôt que d’apaiser et rassurer, les autorités arméniennes, en agissant de la sorte, ne font que rajouter une part d’ombre sur ces événements douloureux.

Seffilyan ne cache pas ses intentions vis-à-vis du régime et des gouvernants en place ; il les clame publiquement : le remplacement du premier et l’éviction des seconds. Un coup d’Etat ne s’annonce pas. Par ailleurs, une telle opération est quasi impossible en Arménie, le renseignement intérieur arménien est organisé pour prévenir cela, et Seffilyan, avec sa bonne connaissance de ce contexte et du système, n’aurait pas fait ce genre d’erreur s’il avait organisé un tel projet. Elaborer des motifs d’arrestation, faire témoigner à charge des individus proches de l’inculpé, le système fonctionne ainsi, quitte à ce que les erreurs soient ensuite en partie corrigées par la justice. Dans l’attente, le récalcitrant est neutralisé ; ce qui est le but recherché.

Les autorités d’Arménie et du Karabagh ont décrété l’union nationale au moment du conflit. Cette arrestation vient démontrer une fois de plus comment le pouvoir exécutif arménien que ce soit à Erevan ou à Stepanakert conçoit l’union nationale et au-delà, comment les forces vives de la Nation arménienne, en premier ses plus fidèles serviteurs, les vétérans de la guerre du Karabagh, sont traités. Les institutions de la diaspora vont-elles une fois de plus se taire ? Nous observerons.

Ce que Seffilyan cherche à défendre c’est le statu quo territorial tant que les garanties de non-agression par l’Azerbaïdjan et le statut d’indépendance du Karabagh ne sont pas inscrits dans le marbre. Est-ce un crime ? C’est pour sûr une opinion. Le parti Tachnak défendait la même exigence. Quelle est la position de ce dernier ? Enfin, comment va réagir la population d’Arménie, dont la prise de conscience et la colère se sont éveillées suite au triste spectacle du mauvais équipement de l’armée arménienne face à une armée azérie munie d’armes modernes et de précision ? Cette réduction au silence des opinions libres et dissonantes se poursuit donc 25 ans après que l’Arménie se soit affranchie du modèle soviétique. Il ne faudra pas se lamenter sur les conséquences de cette politique liberticide : une nouvelle poussée de l’émigration et son corollaire, la mise en danger inéluctable de la sécurité et de l’existence de l’Arménie.

Raffi Kalfayan
23 juin 2016

jeudi 28 juillet 2016,
Ara ©armenews.com


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