Nouvelles d'Armenie    
ARMAND SAMMELIAN
L’honneur d’un peuple


L’heure des comptes a sonné !
Une très longue et profonde nuit s’étant écoulée, le réveil s’avère rude !
Car il y a quelque chose de terrible dans la résolution historique votée par le Bundestag ce 2 juin 2016, quelque chose qui a protégé le déni turc pendant un siècle et que l’âme turque ne pouvait imaginer, quelque chose qui étrille irrévocablement les « habiletés » consommées de la diplomatie turque : c’est la mise en cause explicite du 2e Reich dans la perpétration du génocide des Arméniens en 1915 par l’Allemagne elle-même !
Quelle nation s’accuserait d’une monstruosité qu’elle n’aurait jamais commise ?!
Qui pouvait imaginer l’Allemagne, déjà coupable de la Shoah, se mettre en cause de la sorte, s’auto-incriminer à ce degré de responsabilité, pour un évènement d’une telle gravité, le premier génocide du 20e siècle, si tel n’était le cas ?! Surement pas la féerique Turquie des mille et une nuits !
Et pourtant, le 2 juin 2016, en guise de cession de rattrapage de la décision scandaleuse de la Cour Européenne des Droits de l’Homme du 15 octobre 2015 selon laquelle, au titre de la liberté d’expression, rien n’interdisait d’affirmer que « le génocide des Arméniens était un mensonge international », la résolution du Parlement Allemand, telle une guillotine, a reconnu, au nom de la vérité historique, sa complicité dans le génocide des Arméniens.
Les éructations postillonantes, les insultes et les menaces délirantes du Sultan, notamment contre les députés allemands d’origine turque, démontrent la dureté du coup porté par l’Allemagne au négationnisme d’état turc depuis l’accord secret germano-turc du 1er août 1914, il y a 102 ans !!! Il est sûr que le complice ayant soulagé sa conscience, l’auteur du crime ne pourra plus nier longtemps comme il est certain que la Turquie ne pourra plus réitérer ses menaces constantes de dénonciation de complicité de génocide qu’elle brandissait au moindre désaccord contre l’Allemagne en coulisses ! Cela fait 100 ans que la Turquie pointe cette épée de Damoclès sur le casque à pointe de son allié teuton à la moindre escarmouche, afin de le faire taire.
Il fallait donc qu’un ouragan mette un terme à ce chantage un jour ou l’autre !
D’autant que cette résolution cruciale ne fait que relayer, plus d’un siècle après, les condamnations horrifiées de Metternich, ambassadeur d’Allemagne à Constantinople qui, avec le concours du secrétaire d’état aux Affaires étrangères Gottlieb Von Jagow, s’insurgeait en vain contre le silence du 2e Reich dès l’automne 1915... Car, informé par ses agents de renseignement, consuls, organisations caritatives et autres, le 2e Reich suivait précisément le déroulement des massacres, quand il n’y participait pas, par l’entremise du Grand État-Major de Berlin et de ses représentants à Constantinople, notamment le général Liman Von Sanders, commandant en chef de l’armée ottomane.
Les Pachas Talaat, Enver et Djemal n’étaient donc pas seuls décérébrés à la manœuvre.
C’est le lieutenant-colonel Bottrich qui signa en octobre 1915 l’ordre de déportation des ouvriers arméniens affectés au Bagdad Bahn.
C’est le commandant Eberhard Wolffskeel, Comte de Reichenberg, chef d’état-major du gouverneur de Syrie près du 8e corps d’armée ottomane qui rasa au canon le quartier arménien d’Ourfa en octobre 1915.
C’est le maréchal Colmar Von der Goltz, commandant de la 6e armée ottomane, le colonel Friedrich Kress Von Kressenstein, chef d’état-major de la 4e armée ottomane et le général Fritz Bronsart Von Shellendorf, chef d’état-major d’Enver Pacha qui poussèrent les Turcs à l’éradication des Arméniens selon le dicton « méthode allemande-travail turc ». C’est bien un certain Otto Goppert, ordonnance des Pachas pendant toute la Grande Guerre, qui créera un service de propagande chargé d’assurer la censure sur les atrocités commises par les Turcs au titre de la solidarité entre états alliés en temps de guerre.
C’est aussi un certain Heinrich Mordtmann, chargé des questions arméniennes à l’ambassade allemande de Constantinople qui sera le concepteur de la théorie du complot nationaliste arménien afin de justifier les tueries. Et l’on se souvient particulièrement de la déclaration du chancelier du Reich Bethmann-Hollweg le 17 décembre 1915 : « ...notre seul objectif est de garder la Turquie de notre côté jusqu’à la fin de la guerre, que les Arméniens périssent ou pas... ».
Ainsi, que les Allemands aient pris leur part dans la disparition du peuple arménien n’est définitivement plus une opinion mais un fait indiscutable depuis ce 2 juin 2016 !!! Et l’on peut dorénavant affirmer que c’est en toute connaissance de cause que le 2e Reich a privilégié le maintien d’un front militaire au Caucase et au Levant au prix du sang arménien. Parallèlement, le fait est que le 2e Reich organisera pendant et après la guerre, la dissimulation, la désinformation, la falsification et la négation du génocide des Arméniens, ne serait-ce que pour se dédouaner de ses propres responsabilités, jusqu’à acquitter Shogomon Tehlirian qui, le 15 mars 1921, dans une rue de Berlin, exécutera d’une balle en pleine tête le monstre en chef Talaat pacha .
Il est donc désormais gravé dans le marbre que l’assentiment actif germanique a constitué la condition incontournable pour la mise en œuvre de « l’acte honteux » perpétré par la dictature jeune-turque et qu’une condamnation ferme officielle de Berlin aurait certainement mis un terme aux massacres des Arméniens ou fortement impacté leur ampleur.
Ce « crime de lèse-humanité » tel que défini par les pays de l’Entente dès le mois de Mai 1915 constitue, par définition, un crime imprescriptible, c’est à dire encore opposable aujourd’hui à l’Allemagne et à la Turquie. En sortant de son silence pour assumer son rôle accablant dans le but affiché de soulager la conscience collective des Allemands au plan historique, moral et pédagogique, au risque de s’exposer à une sanction internationale, la résolution du Bundestag ouvre une voie royale à la question de la culpabilité des jeunes-turcs déjà condamnés par trois cours de justice militaire ottomanes au terme de huit procès tenus à Constantinople en 1919. Leurs minutes, toujours inaccessibles, devront être enfin ouvertes pour permettre la manifestation de la Vérité devant une Cour de Justice Internationale dument habilitée.
À défaut, la simple consultation des archives germaniques et des preuves pléthoriques qu’elles contiennent nécessairement, démontrera, à première lecture, la connivence germano-turque qui a présidé à l’éradication du plus vieux peuple chrétien au monde de ses terres ancestrales. Vouées à être publiées, ces pièces probantes constitueront un levier puissant afin d’opérer un coup d’arrêt définitif à la tyrannie du déni turc. L’Allemagne devra maintenant s’y résoudre en toute logique, d’autant que les preuves ne manquent pas par ailleurs, afin de satisfaire les demandes de réparations auxquelles les Arméniens aspirent légitimement. Au demeurant, la France, la Russie, les États-Unis, l’Angleterre ou le Vatican en regorgent.
Après le vote du Bundestag qui nomme les exactions par leur nom, désigne les victimes et accuse les coupables explicitement et sans détour, la Justice devra logiquement reprendre la main sur l’hystérie (sur)jouée par les Turcs au fil des reconnaissances, entre autres, de 25 états ainsi que 45 états des États-Unis d’Amérique, de dizaines de Parlements nationaux, du Parlement Européen à trois reprises, du Saint Père ou de la sous-commission des Droits de l’Homme de l’ONU. Au surplus, le vote de la Chambre Basse allemande n’est pas dénué de risques majeurs pour l’intégrité de la république turque.
Car, derrière son négationnisme forcené se cache une autre question, essentielle et ensevelie, qui la taraude et qu’elle élude systématiquement depuis un siècle : c’est celle de la véritable identité de la société turque, c’est à dire des minorités nombreuses qui la composent, ethniques et religieuses, cornaquées par la violence constante d’un pouvoir autoritaire, discriminatoire et arbitraire qui n’accepte pas ce débat à haut risque sauf à s’empêtrer dans des théories indignes de sang impur...
De sorte que la réponse à la question identitaire équivaudrait à fracasser la Turquie en mille morceaux tellement son peuple est pluriel et que le choix a été fait, depuis la reconquête kémaliste, de noyer cet enjeu majeur dans l’alcool enivrant de la supériorité de la nation turque, de son unité et de son homogénéité, à vrai dire de sa réduction au plat unique d’une turcité sunnite et nationaliste, habillée de laïcité, où fermente l’inavouable qu’aucun ne s’aviserait de remettre en question !
Car tous savent que le « Père des Turcs » a fondé la nouvelle république sur l’amnistie de l’élite jeune-turque coupable des atrocités et la réécriture d’un roman national hypnotique qui n’a cessé de faire des dégâts.
Preuve que les libertés souffrent toujours de leur rapport au nationalisme et au radicalisme islamiste et que la nouvelle garde-robe d’une république moderne, synonyme d’état de droit, est un leurre en Turquie.
Toute approche démocratique, véritablement tolérante, étant exclue dans ce pays de terreur, on comprend mieux le déchainement politico-médiatique sans précédent orchestré par l’irascible Erdogan qui n’a pourtant pas fait trembler, au bout du compte, ni Angela la fille du pasteur, ni l’ancien pasteur devenu président de la République Fédérale Allemande, cet homme de courage et de probité, JOACHIM GAUCK qui déclarait depuis la cathédrale de Berlin le 23 avril 2015, à la face du monde et du Grand Turc, pour assumer ses responsabilités, apaiser sa conscience et laver l’honneur du peuple Allemand : « Nous autres, Allemands devons également, tous autant que nous sommes, nous atteler encore une fois à l’analyse lorsqu’il s’agit, en effet, de coresponsabilité voire, le cas échéant de complicité dans le génocide des Arméniens. Des militaires allemands ont aussi été impliqués dans la planification ainsi que dans une partie de la mise en œuvre des déportations. Des indications fournies par des observateurs et des diplomates allemands qui avaient précisément décelé la volonté d’extermination dans les actions contre les Arméniens ont été passées sous silence et ignorées. Car le Reich ne voulait pas mettre en danger les relations avec son allié ottoman. ».
Ces aveux qui forcent le respect, tardifs mais cruciaux, doublés par la résolution irréfragable du Bundestag, ouvrent la voie à la contrition du peuple Allemand. Ils devraient, surtout, permettre un droit d’inventaire, rapprocher les peuples arménien et allemand, faire la lumière sur la barbarie et propulser la Cause Arménienne irrémédiablement. D’ores et déjà, la place de ce JUSTE PARMI LES JUSTES se situe dans le Panthéon Arménien des Grands Hommes qui méritent les honneurs suprêmes de la nation.

Armand Sammelian

jeudi 30 juin 2016,
Ara ©armenews.com


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