Nouvelles d'Armenie    
HOVEL CHENORHOKIAN
Lèves-toi diaspora


Hier, j’ai déménagé de Beyrouth à Paris. J’ai étudié, travaillé, créé une entreprise, me suis marié et fondé une famille. Quand mon troisième enfant, Gayanée, est née, nous avons vendu notre appartement pour s’installer au Raincy, pour être plus proche de l’école plutôt que de mon lieu de travail. N’était-il pas naturel d’épargner plutôt à mes trois enfants qu’à moi, la pénibilité des allers retour quotidiens à Paris ? Quand mes enfants ont fini l’école primaire arménienne pour entrer au collège français, Patricia a demandé à Monsieur Atamian s’il pouvait poursuivre ses cours de langue et de littérature arménienne à domicile, jusqu’à l’obtention de leur baccalauréat. Etait-ce excessif de de souhaiter que nos enfants, au-delà des livres de niveau de primaire, puissent lire et apprécier les écrits de Raffi, Antranig Dzarugian ou encore de notre contemporain Beledian ? N’était-il pas important qu’au-delà de « Katch Vartan », mes enfants connaissent, idéalisent Monte Melkonian ?

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Tebrotzasser Varjaran, Le Raincy, France

L’un de vous aurait-il accepté de retirer ne serait-ce qu’un mètre carré du jardin familial à léguer à ses enfants ? Comment pourrais-je accepter que la langue que j’aie reçue en héritage, la littérature, la musique, la cuisine, les coutumes, les valeurs, toute une culture disparaisse ?

A Beyrouth, c’était différent. Devant notre maison se dressait l’église Sourp Nshan. Les dimanches, nous suivions de notre balcon qui était présent ou absent de tel ou tel mariage. Les jours de semaines, tous les matins à 8 heures 10, les élèves de l’école Sourp Nshan, alignés dans le préau dans une discipline militaire, commençaient leur journée d’école en chantant l’“Aravod Louso“, remplissant ainsi de bénédiction tout notre immeuble. Notre immeuble, l’immeuble Deyirmedjian, était un village à lui tout seul. Sur les 22 appartements, un seul, je ne sais comment cela était arrivé, était habité par une famille non arménienne. Il y avait la valse des assiettes, de foyer en foyer. D’après la coutume, quand un plat ou une pâtisserie raffinée était préparé, du Mante ou des Bakhlava, il fallait en envoyer une assiette auprès de l’un des voisins.

Une fois à Digin Sirvart, une autre à Digin Marie, ou encore à la Yeretzgin, Digin Hasmig ou bien à la belle Diana. Il fallait pouvoir suivre les assiettes reçues et l’identité de leurs expéditeurs. Les assiettes ne pouvaient être renvoyées vides, et ainsi la valse des assiettes devenait éternelle. L’enfant d’une telle avait fait ses dents, la fille d’un tel avait été demandée en mariage, un tel avait mal au ventre, tout l’immeuble était au courant. Il n’y avait rien au-delà de ça. Les problèmes familiaux n’existaient pas, ou alors nous n’en étions pas au courant. De toute façon, dans le Beyrouth de cette époque, les cas de divorces étaient pratiquement inexistants.

L’école, le Armenian Evangelical College, était à 10 minutes à pied de la maison. Parmi les six cents élèves que comptait l’école, là encore il n’y avait qu’un seul non Arménien, le malheureux Nabil, dans notre classe. Vréj était notre boucher, l’Aintabsi Yeghia, notre boulanger. Nous achetions nos vêtements, nos chaussures et notre linge dans la partie “Souk el Ermen“ (marché arménien) du grand marché. Ce n’est que lorsque nous avions recours au « service », le taxi collectif, que nous avions éventuellement besoin de parler arabe.

A Beyrouth, l’orateur parlait en arménien, le lecteur lisait en arménien, l’écrivain écrivait en arménien. Ici, inutile même de penser à lire ou écrire. Si l’enfant de quelqu’un sait ne serait-ce que parler l’arménien, on le porte aux nues, tel un héro.

A Beyrouth étaient également mes grands-pères et mes grands-mères. « Mihran Agha », issu de la famille notable Chenorhokian, rescapé du génocide, avait atterri à Beyrouth. Durant de longues années, ils avaient habité avec leurs sept enfants dans une pièce unique. Dans les conditions de l’époque, alors que pendant des jours d’affilée aucune nourriture n’arrivait à la maison, mon grand-père avait privilégié les études et l’éducation de ses enfants.

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Mihran Chenorhokian, engagé dans l’armée Ottomane - 1914

Mon autre grand-père, Setrag Bezirganian, avait plusieurs fois échappé de justesse à la mort durant le génocide. Diplômé de l’université de Turquie Centrale, le “Ayntab College“, à son arrivée au Liban il avait reçu le poste de directeur de la fabrique de tapis de l’orphelinat de Ghazir. A la fermeture de l’orphelinat, il avait été le trésorier général de l’Hopital Américain de Beyrouth, l’hôpital le plus à la pointe de tout le moyen orient. Durant les années où il avait travaillé à Ghazir, il avait construit de ses propres mains leur maison d’Echrefieh, la maison dans laquelle ils sont restés jusqu’à leur départ pour San Francisco en 1979.

Je pense souvent à mon grand-père, ou comme ma grand-mère l’appelait, à « Baron Setrag ». Il était né à la fin du 19ème siècle, avait connu l’obscurité ottomane et le siècle fulgurant d’internet. Il racontait qu’à l’époque où il était écolier, afin d’économiser l’huile de lampe à la maison, il apprenait ses leçons dans la rue, à la lumière des lampadaires. Faute de livre, il avait recopié à la main les livres de l’instituteur. Il avait toujours été le premier de sa classe. Ayant vécu dans 3 pays, maitrisait 4 cultures, et avait traduit de l’anglais en arménien une douzaine de livres. Il était un homme de principe, fidèle à sa parole, assidu, fiable. Durant ses 35 années à l’hôpital Américain, pas un jour mon grand-père n’avait été absent ou en retard. C’était une époque où, comme ma mère le raconte, il fallait allumer une bougie en pleine nuit pour regarder l’heure et savoir s’il était l’heure de se lever... Je me demande avec quelle fidélité j’ai réussi à transmettre ces valeurs à mes enfants.

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Le livre de biologie de mon grand père

Ma grand-mère, Mamie Maritza, a pris la route d’Adiaman vers Der Zor à l’âge de 7 ans. Au cours de l’exode, on avait assassiné devant ses yeux sa mère ainsi que son petit frère. On l’avait alignée en rang avec sa grande sœur et son frère cadet afin de pouvoir les exécuter, par souci d’économie, d’une seule balle. Au dernier moment cependant, le gendarme n’avait pas eu suffisamment d’inhumanité en lui pour appuyer sur la gâchette.

Mon enfance ayant été bercée des histoires de mes grands-parents durant le génocide, mes grands-parents qui avaient été confrontés à la mort, qui jusqu’à leurs derniers jours racontaient avec les larmes aux yeux la perte de leurs proches, la cause arménienne est pour moi sacrée. Je m’émeus, je me révolte, lutte. Cependant, je pense que dans la situation actuelle, la nation a d’autres impératifs qui sont ignorés. D’autres combats plus pressants et immédiats, tels que la survie de la Diaspora, l’arrêt de l’exode, l’amélioration de la situation politico-économique de la Mère patrie.

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La cathédrale arménienne de Lvov, construite du 14ème au 17ème siècle

Pour bien apprécier la situation, nous devrions étudier l’histoire avec intérêt, et regarder le présent avec objectivité. Au dixième siècle, en Crimée, la majeure partie de la population était arménienne. Au dix-septième siècle, nous avions en Pologne une communauté de trois cent mille Arméniens. De ces arméniens ne reste plus que les églises qu’ils ont dressées. Il est évident que dans les pays de culture judéo-chrétienne, notre espérance de vie est limitée. Il se dit qu’au cours des dix dernières années, 1.5 millions d’Arméniens ont émigré d’Arménie. Si nous sommes incapables de garder notre peuple sur nos propres terres, par quel raisonnement et avec quelle conviction pouvons-nous revendiquer les terres d’Arménie occidentale ? . . . .Nous avons une population aux mains d’or, douée, éduquée, talentueuse ; la mère patrie a le soutien de la diaspora ; et pourtant notre salaire horaire est plus bas que celui de la Chine... Le revenu moyen de la Turquie est trois fois supérieur au notre.... Je vous prie de ne pas chercher à nous dédouaner en avançant que nous n’avons pas de mer, que nous sommes encerclés. La Suisse non plus n’a pas de mer, Israël est encerclé également.

Nous sommes tous au fait de tout cela, mais qui donc a l’ensemble de ces problèmes sur son ordre du jour, qui décide des problèmes à traiter, de l’avancée des différents projets ou de leur échéances ?

Nous avons aujourd’hui une nation constituée d’une Mère Patrie et d’une Diaspora. La Diaspora représente 75 à 80 % de la population ; Ça dépend comment on compte. Si nous prenons en considération le poids économique, elle représente près de 98% de la richesse de la nation. La façon de calculer est simple, il ne suffit plus de considérer chaque communauté en fonction de sa taille rapportée au PIB par habitant du pays en question. 

La Mère Patrie possède une structure, celle d’un état et un fond. La Diaspora n’a ni l’un, ni l’autre. Est-il normal qu’une telle puissance demeure complètement inorganisée ? La mère patrie a gardé sa terre au prix du sang, et parvenu à libérer des territoires. Au prix du sang. Au cours de la guerre du Karabagh, des milliers de héros de la mère patrie et du Karabagh se sont sacrifiés ; contre 21 seulement de la Diaspora. Nous n’avons pas le droit de juger d’où nous sommes la mère patrie. Combien d’entre nous ont envoyé leur enfants œuvrer à la libération de Chouchi ? Combien de “fous“ parmi nous sont allés s’installer en Arménie ?

La Diaspora a de son côté fourni un grand travail et remporté d’émouvantes victoires à l’occasion du centenaire. Vraiment. Mais se contenter de cela, la défense de la mère patrie et les succès du centenaire du génocide, revient à se mentir. Aujourd’hui, de milliers de Turcs né en Allemagne retournent en Turquie, apprennent leur langue, fondent des entreprises. Quant à nous, nous avons pris le chemin de l’exode !

Mère Patrie, Quo Vadis ? (ou vas-tu) (1)

Le 11 juillet, Bill Clinton a participé à la commémoration du massacre de 8000 bosniaques à Srebrenica, ce soi-disant “génocide“. Que l’on le nomme ainsi, qu’importe, mais je vous prie, où était donc Bill Clinton le 24 avril ? Est-ce qu’une personne appropriée avait été mandatée pour passer un coup de téléphone, à lui et à d’autres personnalités influentes ? Quels sont nos moyens ? Qui dirige l’avancée des différents travaux ?

Pourquoi CNN n’a-t-elle pas couvert le centenaire du génocide comme l’ont fait les chaines françaises ? CNN dépend elle aussi de l’administration des Etats-Unis d’Amérique. Nous ne pouvons blâmer les Arméniens des Etats Unis, des gens travailleurs et estimable, pour les décennies de manquements de l’administration des Etats Unis. Il est clair qu’aucun des quatre derniers présidents n’a honoré ses promesses de campagne relatives à la reconnaissance du génocide. Il faut se rendre compte cependant qu’à chaque tache, il nous faut allouer des moyens spécifiques, parfois en nous tournant vers des spécialistes. Il nous faut également sortir de la mentalité de « village » communautaire. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde global. Les frontières n’existent plus. La Diaspora devrait avoir une seule base de données, une liste de contacts centralisée. Que ça soit en France, aux USA, ou ailleurs, nous devrions utiliser les mêmes slogans, les même vidéo clips, nous devrions coopérer, avoir des échanges quotidiens. Aujourd’hui, les réunions se déroulent par-delà les océans, et parfois dans la même ville, via Skype.

Pour faire face à ces défis, il est impératif que la Diaspora se structure, une structure qui soit globale, coordonnée, organisée avec plusieurs domaines spécifiques, comportant chacune ses spécialistes ; et enfin, que cette structure soit financée.

Avant chaque vol en avion, les annonces précisent, qu’en cas d’accident, les voyageurs doivent mettre leur propre masque à oxygène avant de s’occuper des autres. Il est impératif que la Diaspora s’occupe d’abord d’elle-même, ou au moins, qu’elle n’oublie pas de prendre soin d’elle. Qu’elle s’inquiète de ses enfants, ses écoles, qu’elle prépare un projet d’éducation, s’occupe des sujets économiques de la Diaspora, articule entre elles les différentes organisations de corps de métiers existantes (médecins, avocats, joailliers), entreprenne de fonder des associations dans d’autres activités. Qu’elle travaille sur les sujets de politique étrangère...

En 1938, Quand Kessab fut cédée à la Turquie en même temps que Moussaler, Arshag Tchobanian, au ministère des affaires étrangères à Paris, le cardinal Krikor Bedros Aghadjanian au Vatican, et le représentant du Pape Remi Lepretre en Syrie, ont livré bataille, jusqu’à ce que l’année suivante Kessab soit restituée à la Syrie. Qui donc a aujourd’hui Kessab à son ordre du jour ? Pourrons-nous sauvegarder ce petit morceau de Cilicie, ce fragment sacré ? Pourrons nous garder debout l’église « Sourp Stepanos » de Kessab, fondée en 909 ?

Aurons-nous la présence d’esprit de constituer un corps, une force, qui en cas de besoin puisse négocier avec différentes parties en dehors de la Syrie, à Moscou, à Paris, à Bruxelles, à Washington, avec les différents puissances internationales, pour déclarer Kessab zone libre, pour la garder en notre sein. Qui a à son ordre du jour la sauvegarde de Sourp Ghazar que Mkhitar Appahayr nous a laissé en héritage ?

L’occident va surement s’opposer bec et ongles l’obtention d’un lopin de terre pour la République d’Arménie, qu’il considère comme pro-Russe.

Qui, quelle entité, portera ses revendication à la Turquie ? Qui dirige notre politique étrangère ? Nation, « Quo vadis » ?

Mes cheveux ont blanchi, cependant je commets encore des erreurs ; je n’ai pas encore atteint le niveau sagesse à laquelle j’aspire. Afin d’éviter de me tromper, j’essaie souvent d’appliquer ce que les autres ont mis en œuvre avec succès. Nous avons devant nous l’exemple du mouvement Sioniste. A une époque, quand internet, le téléphone, les avions et même l’électricité n’existaient pas, des gens se sont réunis, sans s’engouffrer dans la bureaucratie, ont construit un projet, l’ont mené à bout. Dans des conditions difficiles, ils ont formé une nation et fondé un état. Au cours du temps, certaines personnes ont réussi à marquer l’Histoire, parfois en mal, parfois en bien. Si Steve jobs n’était pas né, les ordinateurs Apple, les I-Phones n’auraient pas existé. Les smartphones n’auraient certainement pas la forme que nous leur connaissons. Si Théodore Herzel n’était pas né, le mouvement Sioniste, et très probablement l’Etat d’Israël n’aurait pas existé. Nous n’avons besoin de réinventer la roue. L’exemple à suivre est devant nous. Nous avons juste besoin que des personnes se rassemblent, et travaillent. Des personnes respectables, connue pour leur droiture, humilité, altruisme, sagesse, conviction, ferveur, des personnes motivées, qui lapent l’eau(2).

Où est votre foi ? Pourquoi voyez-vous notre Ararat de plus petite stature que le mont Sion ? Eux aussi n’étaient-ils pas il y a peu misérables ? Durant dix-huit siècles, n’ont il eux aussi pas été « à la rue », dans leur Diaspora ? Au cours du siècle dernier, ils ont œuvré et progressé. Pourquoi pas nous ? En quoi sommes-nous moins capables qu’eux ? Lève-toi et pousse des cris de joie, ô fille d’Ararat(3) ! N’aie crainte ô Ararat, ne laisse pas tes bras faiblir, que tes enfants se rassemblent et prennent force.

Hier j’ai déménagé de Beyrouth à Paris. Je me suis marié et j’ai fondé une famille. Mes trois enfants sont arméniens. D’esprit, de cœur et de culture. Ils parlent, lisent et écrivent l’arménien. Ils lisent des romans, des journaux. C’était hier, il y a quarante ans. Demain, mes petits enfants seront-ils arméniens ? Parmi mes petits-enfants et ceux de mes frères, il y aura forcément des Aznavours, des Krikorians, des Egoians. Eux aussi créeront, bâtiront, accompliront. Seront-ils Arméniens ? Contribueront-ils à notre culture, à notre pays ? Ou bien diront ils « Mon grand-père était Arménien ». ?

Diaspora “Quo Vadis” ?

Certains ont une belle plume, ils écrivent par amour de l’écriture. D’autres écrivent pour le paraitre. Je ne sais pas si un jour j’aurais le talent des premiers, mais je n’ai ni le temps, ni la complaisance des seconds.

J’écris simplement à dessein.

Mon écriture est un appel.

Des lecteurs ont écrit suite à mes articles, m’ont félicité. Vous pouvez continuer à écrire, féliciter. Je répondrai, je remercierai.

D’autres ont écrit pour se lamenter. Je les comprends ; à 100%. Ecrivez. Je répondrai. Je veux bien être votre Mur des Lamentations.

J’espère cette fois, qu’une ou deux personnes proposeront de coopérer. Ou au moins qu’une personne réponde « Je suis là ». Quelqu’un connu pour sa droiture, son humilité, son altruisme, sa sagesse, sa conviction, sa ferveur, quelqu’un de passionné, qui lape l’eau.

mercredi 12 août 2015,
Ara ©armenews.com


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