Nouvelles d'Armenie    
ARMAND SAMMELIAN
L’axe germano-turc a vécu


L’axe germano-turc a vécu.

Il a cessé de tourner rond après un siècle de complicité en rompant un silence que les Arméniens dénonçaient vainement à cor et à cri inlassablement.

En reconnaissant le génocide arménien comme le premier du XXe siècle, le Pape François l’a mis en terre lors d’une homélie historique prononcée au Vatican en prélude de l’élévation de Saint Grégoire de Narek au rang de docteur de l’Église Universelle le 12 avril 2015.

Ce n’est pas tout !

Après le Parlement Européen et en dépit de son obscur président Martin Schultz, après l’Autriche et avant la Bulgarie, un homme d’exception, président de la République Allemande, Joachim Gauck a donné le coup de grâce au mensonge d’État turc en reconnaissant non seulement le génocide arménien de 1915, mais aussi et surtout en avouant la complicité, voire la co-culpabilité du IIe Reich Allemand dans sa perpétration.

En s’exprimant en des termes précis, choisis et ciblés, de l’autel de la Cathédrale de Berlin en ce 23 avril 2015, cet homme de foi et de conviction a fait tomber la muraille qui dissimulait l’horreur et fait couiner de fureur le Grand Turc qui n’a rien vu venir.

C’est peu dire que le gouvernement impérial allemand a joué un rôle obscur dans l’exécution du génocide des Arméniens par la dictature Jeune-Turque au cours de la grande guerre de 1914-1918. Informé par ses agents de renseignements, organisations caritatives et sanitaires, industriels, intellectuels, employés de la Deutsche Bahn, ses consuls et le sinistre Wangenheim, ambassadeur d’Allemagne à Constantinople, il suivait, au jour le jour, souvent à l’insu des Turcs, le déroulement du programme d’extermination du Peuple Arménien.

Flanqué de Walter Rössler, ancien Consul Allemand d’Alep, un certain Otto Göppert, haut fonctionnaire à l’ambassade allemande de Constantinople, restera pendant toute la guerre l’homme de main des Pachas Talaat, Enver et Djemal. C’est lui qui créera un service de propagande chargé de traduire et de diffuser une brochure négationniste intitulée « Vérité sur le mouvement révolutionnaire arménien et les mesures gouvernementales » et bien d’autres publications de la même veine au titre de la solidarité nationale en tant de guerre, tout en imposant la censure sur les atrocités commises contre les Arméniens.

Le chancelier Bethmann Hollweg en personne ordonna la publication du livre honteux écrit par Enver Pacha « Les mémoires de Tripoli ».

Un autre Allemand chargé des questions arméniennes à l’ambassade de Constantinople, Heinrich Mordtmann sera à l’origine de la théorie du complot nationaliste arménien afin de justifier les massacres.

Surtout, le 17 décembre 1915, au cœur de l’épouvante, lorsque les plus hauts diplomates allemands - Metternich, successeur de Wangenheim ambassadeur allemand à Constantinople, mais aussi Gottlieb Von Jagow Secrétaire d’État aux Affaires Étrangères, horrifiés - intervinrent auprès de la Chancellerie aux fins d’une réprobation officielle allemande contre les exactions anti-arméniennes commises par les Turcs, Bethmann Hollweg, leur répondit : « La proposition d’une condamnation publique d’un allié, en pleine guerre, serait contraire à toute notre Histoire. Notre seul objectif est de garder la Turquie de notre côté jusqu’à la fin de la guerre, que les Arméniens périssent ou pas. Que la guerre se prolonge et nous aurons encore besoin des Turcs ».

C’est donc en toute connaissance que le Chancelier abandonna les Arméniens à leur triste sort, cela afin de ne pas affecter l’union sacrée germano-turque fondée sur un pacte qui confiait le haut commandement de l’armée turque au IIe Reich dès le commencement de la grande guerre.

Force est de constater que la priorité exclusive de l’Empire Allemand était le maintien d’un front militaire aux Balkans et au Caucase et en aucun cas le sort d’un peuple dans son entier, dut-il être totalement exterminé.

Le comportement allemand ne relève donc pas d’un simple suivisme ou d’une passive indifférence, mais d’un calcul réfléchi d’intérêts stratégiques bien compris. Pour donner satisfaction à son allié, il est constant que l’Allemagne adopta un choix démoniaque tout en redoutant sa propre mise en cause dans la perpétration des carnages. En dépit de l’indignation de certaines bonnes âmes allemandes, notamment du Pasteur Johannes Lepsius et des positions contrastées au sein du gouvernement et de son administration, il apparait que l’autorité allemande ne cessera jamais d’œuvrer, pendant et après la guerre, à la dissimulation, la désinformation, la falsification et la négation du génocide des Arméniens.

Son implication dans l’occultation est telle, qu’elle a pris la forme d’un assentiment actif. Celui-ci apparait clairement dans la collaboration étroite et mutuelle qui a présidé entre les deux pays durant toute la durée de la guerre, au point que cet assentiment constitue la condition nécessaire à la poursuite du destin funeste dévolu au Peuple Arménien, tel que décidé par les Jeunes-Turcs. En pleine déchéance de l’Empire Ottoman, il est clair qu’une condamnation allemande officielle comminatoire aurait suffit à mettre un terme à la « Solution Finale » ou impacté fortement son ampleur. Le IIe Reich n’intervint jamais réellement et n’esquissa, encore moins, aucun geste de secours humanitaire. Ce défaut décisif de dénonciation, volontaire, orchestré et intentionnel, doublé d’une non-assistance délibérée à un peuple victime d’un crime de masse, a déterminé la dévastation d’une nation plusieurs fois millénaire.

Il s’agit de façon criante, d’une complicité de « crime de lèse-humanité » selon la terminologie de l’époque.

En juin 1921, l’Allemagne vaincue crut voir dans l’acquittement politique de Telhirian, exécuteur du grand vizir Talaat, une opportunité unique de se disculper et d’éviter une mise au ban des nations, crainte qui résume sa véritable permanente préoccupation dans toute cette abomination. Puis, l’intérêt pour la cause arménienne déclinant avec le temps, la recherche de la responsabilité allemande s’estompa jusqu’à disparaitre au Traité de Lausanne de 1923, achevant les dernières espérances d’un peuple agonisant. Toutefois, si le principe de la primauté de la Loi Morale sur l’opacité de la raison d’État n’est pas un leurre, alors la responsabilité imprescriptible de l’Allemagne est indiscutable. C’est pourquoi, même à contretemps, 100 années s’étant écoulées, l’adoption d’une posture courageuse face au mal injustifiable infligé au Corps et à l’Âme de la nation arménienne la grandira.

En acceptant de sortir d’un silence séculaire compromettant et d’assumer son rôle accablant sur ce « détail » de l’histoire dans une confession sans précédent destinée à parfaire la conscience internationale au plan moral et pédagogique, sans s’exonérer le moins du monde de ses responsabilités, l’Allemagne du XXIe siècle du président Joachin Gauck fait ainsi œuvre de justice et de pacification entre les peuples arménien et turc, par-delà les palinodies pathétiques anglo-américaines. Il permet en outre de replacer ces terribles événements au cœur de l’histoire européenne.

Après cette déclaration inédite de franchise et de courage, la confrontation des archives germaniques pléthoriques à celles françaises, russes, autrichiennes et vaticanes, pourrait même s’avérer inutile car aucun État ne possède mieux que l’Allemagne les preuves irréfutables de la réalité du génocide des Arméniens. D’ores et déjà, à lui seul, le président allemand a mis un terme à cette connivence qui a permis d’effacer impunément un peuple chrétien de son territoire ancestral, par les moyens les plus barbares, pour en installer un autre musulman prétendument détenteur de droits historiques originels.

Après l’aveu fracassant en forme de repentir de cet homme de bien, au risque de voir la propagation du poison négationniste se radicaliser sous la férule du Président-Calife, la parole est maintenant aux institutions internationales, Cour de Justice ou Cour Européenne des Droits de l’Homme et à la grande diplomatie.

En restituant sans équivoque les liens existants entre le fascisme allemand, le IIe et le IIIe Reich d’une part et les deux plus grands génocides du XXe siècle d’autre part, on a envie de croire que l’instant est proche où le soleil se lèvera sur une Turquie, une Allemagne et une Arménie, unies, main dans la main, au Dzidzernakapert le Mémorial où brule la flamme éternelle de l’Âme de nos Saints Martyrs, au pied de la montagne sacrée de la Chrétienté : le Mont Ararat.

Armand SAMMELIAN
Mai 2015

vendredi 15 mai 2015,
Ara ©armenews.com


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