Nouvelles d'Armenie    
ARMAND SAMMELIAN
Entre deux rives


Quelque chose d’insolite s’est produit sur le front arméno-turc, quelque chose qui se situe entre l’anesthésie, la séduction et l’aveu.

En effet, après les condoléances officielles présentées par le 1er ministre turc la veille du 99e anniversaire du génocide des Arméniens, la question de l’adéquation des mots et des intentions est explicitement posée. Car après un siècle d’indifférence où un mensonge chasse l’autre, nul ne sait véritablement lire son message de compassion improbable avec discernement tellement les amalgames sont nombreux.

Nul ne sait, après un siècle de faussetés et de sornettes, si le Grand Turc a véritablement décidé d’abandonner sa posture négationniste pour un futur empathique de portée historique. Nul ne sait si, après avoir longtemps joué les matamores, sous les auspices de parrainages puissants, il aspire enfin à un plan B visant à changer une image glauque qui mêlait victimes et assassins afin d’esquiver l’opprobre.

Aussi faut-il évaluer cette déclaration inédite finement tricotée afin d’en écarter toute surinterprétation ou équivoque, voire toute illusion et d’éclairer le chemin des « petits-fils des tués », c’est-à-dire en vérité des descendants des rescapés du génocide des Arméniens de 1915. Il leur faut donc passer au peigne fin cette déclaration malicieuse pour affronter les réalités telles qu’elles sont et non comme on souhaiterait qu’elles soient car des cadavres omniprésents obligent les uns et les autres.

Au mieux, elle serait révélatrice de compassion pour les victimes ottomanes d’origine arménienne dont on découvrirait soudainement leur fidélité au Sultan et leur contribution à la grandeur de l’Empire ce qui en soi constituerait un tournant non négligeable.

Au pire, elle s’acharnerait cyniquement sur nos martyrs en persécutant leur souvenir même, ce qui en soi constituerait la plus monstrueuse des ignominies. C’est pourquoi, ces condoléances controversées parlent à nos esprits tout en s’y opposant et peinent à devenir le point d’orgue jamais atteint dans le processus de reconnaissance de la part d’un homme de calcul que personne n’imagine dans le costume de chantre de la cause arménienne. Il sera donc permis « aux petits-fils des tués » de douter de la sincérité de sa langue tardive, insuffisante et illisible, aux faux accents de vérité dont il nous faut cependant admettre qu’elle a le mérite de reconnaitre implicitement que le peuple arménien a bien disparu de ses terres ancestrales, frappé par des mains assassines.

À tout le moins, les temps sembleraient révolus pour les Turcs de faire comme si rien ne s’était passé afin d’éviter soigneusement d’explorer une tranche de leur histoire refoulée jusqu’ici.

Il est vrai qu’élevé, éduqué, façonné dans une feinte ignorance, aucun Turc ne pourra dire dorénavant qu’il ne savait pas et que dès lors, la continuité du déni en ferait le complice des génocidaires tout autant que chaque Arménien hérite du génocide en naissant.

Et il sera donc permis d’affirmer que cette déclaration se caractérise par sa faculté à faire s’interroger le peuple turc, voire renverser une opinion forgée sur un siècle d’acculturation et le faire grandir en allégeant son fardeau tant il est vrai que le négationnisme d’état turc cachait la vérité comme une maladie honteuse. Force est de constater que le lot ordinaire de la Sublime Porte fait de mots à double fond, de grands écarts et d’arrières pensées, n’a pas permis le devoir de mémoire des Turcs.

Dans tous les cas, si l’on admet que la rhétorique du Grand Vizir ne participe pas de l’ordre d’un concours d’éloquence ou d’un jeu de langage, ni ne relève d’un moment d’égarement humaniste ou encore d’une opération d’enfumage, elle pourrait révéler une rupture stratégique de la part d’un État décidé à cesser des dizaines d’années d’inflation négationniste et constituer l’amorce d’une réconciliation avec les Arméniens et un rapprochement de la Turquie avec l’Europe. Dans l’attente de ce changement de cap hypothétique en direction d’une société libre, égale et fraternelle, le fait est que l’expression employée ne constitue pas la formule magique capable d’ouvrir les cœurs des Arméniens ni le sésame qui les attendrirait en leur permettant le deuil car elle est signée d’un état indubitablement entre deux rives, entre deux mondes, entre deux chaises.

Toujours incapable d’affronter une réalité tue et niée ou falsifiée, le malheur de la formule réside non seulement dans l’absence claire de reconnaissance, de repentance et de réparation mais dérange autant qu’elle surprend en ce qu’elle semble contenir une promesse pour mieux la différer. Par-dessus le marché si ces condoléances n’étaient pas suivies de la contrition due aux Arméniens assassinés, elles se transformeraient alors en un nouvel écueil qui durcirait les douloureuses relations arméno-turques suffisamment empoisonnées. Chacun aura compris que la sémantique utilisée ne nous a ni enthousiasmés, ni convaincus, ni rassurés et pour tout dire nous parait un leurre insidieux pour chasser le temps et nous réduire au silence.

En l’absence de suite factuelle, la preuve serait alors faite que, sauf à perdre son honneur, le mieux est de se taire quand on n’a rien à dire !

C’est pourquoi, en attendant les excuses et les demandes de pardon, ces condoléances ne feront pas d’Erdogan, grand chansonnier devant l’Éternel, ni tout-à-fait un autre, ni tout-à-fait à fait le même, mais un négateur qui adresse des condoléances, un loup qui connaît bien son métier, accommodant et habile... Pour dire le vrai, cette déclaration douteuse survenue en ce 23 avril 2014 exhale tout à la fois un âcre parfum de désolation et de savonnette !... Faudra-t-il un siècle pour comprendre que les Arméniens n’abandonnent jamais ni leurs ennemis, ni leurs amis et encore moins leurs martyrs.

Armand SAMMELIAN

Mai 2014

jeudi 22 mai 2014,
Ara ©armenews.com


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